Contes textes

Imaginez que j'ai rencontré Wilbrod, vous vous souvenez: le neveu d'Alfrédine, ce jeune au veston de cuir noir, à la grande médaille de bronze et aux bottes de cowboy.  J'étais dans l'ascenseur chez La Baie, je venais de m'acheter une paire de souliers - 50% de réduction, ça valait la peine. Toujours est-il que Wilbrod m'a reconnue. (Ça m'a fait plaisir, car... j'ai mes petites vanités).  Il m'a dit comme cela: "Farfelue, je t'invite à venir prendre un café avec moi".  J'ai accepté, bien sûr!  Une fois servis, Wilbrod m'a dit: "J'ai un petit voisin de 10 ans.  Il est handicapé de naissance.  Il lui est impossible de marcher et il parle avec beaucoup de difficulté. Par contre, il est très intelligent.  Samedi prochain, c'est sa fête. Comme il adore les jeux de mécano, je suis venu ici pour lui en acheter un. Les jouets sont à prix réduit cette semaine.  A vrai dire, je n'ai pas beaucoup les moyens de faire des cadeaux.  Mais comme je travaille le vendredi soir et le samedi dans un dépanneur, ça me fait un peu d'argent de poche. Je suis content de faire un cadeau à mon petit ami.  Je n'aurai qu'à m'acheter un T-shirt de moins".

J'écoutais presque émue.  Wilbrod savait parler de beaucoup de sujets, mais, là il me révélait son grand coeur.  Il savait se sacrifier pour faire plaisir aux autres.  Encore un peu et j'allais remettre mes souliers à la vendeuse pour pouvoir faire un cadeau à quelqu'un.  Peut-être que les souliers que j'ai dans les pieds pourraient durer encore quelques mois!... Un autre événement qui me fait réfléchir... Au bout de la ligne, je réussirai peut-être à m'élargir le coeur...

Moi, Farfelue

                                                                                                                                                             

As-tu déjà rencontré une perle, une vraie de vraie? Moi oui, et mon Dieu qu'elle était belle et plus encore parce qu'elle ne le savait pas. Mais, croyez-moi, ça n'avait pas toujours étét comme ça.

Dans un petit coin d'eau bien propre, avec un léger courant, un mollusque coulait des heures paisibles sous un climat agréable et un ciel dégagé. Jusqu'au jour où, sans avertir, un étranger s'introduisit dans sa maison. Sans attendre, la coquille mit en branle son système défensif contre cette malencontreuse intrusion.

Tout se passait bien et semblait n'avoir eu aucune fâcheuse conséquence. Mais, un beau matin de plein soleil, encore toute enveloppée de sommeil, la petite huître remarqua qu'il y avait dans sa demeure quelque chose de différent, de nouveau. Un peu de nacre commençait à se former. Jour après jour, un petit corps tout rond se creusait un nid au coeur du mollusque qui se prit à aimer ce petit être fragile et joufflu qu'il nomma affectueusement Perlinette. Les jours se succédaient paisibles et heureux jusqu'à cette heure que toutes deux n'ont plus jamais oubliée.

Il faisait beau, tout était calme, quand soudain sans crier gare, une main vint les arracher à leur petit paradis aquatique. Elles se retrouvèrent hors de l'eau dans une barque où un homme, avec un terrible couteau s'acharnait à forcer la porte de leur demeure. La résistance fut bien inutile!

Une main s'empara aussitôt de la perle et, malgré les efforts déployés par l'huître pour l'en empêcher, son amie lui fut brutalement enlevée. La petite perle était si belle sous les rayons du soleil. Un arc-en-ciel luisait à sa surface lisse et satinée. Sans égard pour l'amitié qui liait l'huître et la perle, le pêcheur rejeta la coquille à la mer. Chacune sentit mourir un coin de son coeur mais elles n'y pouvaient rien et la vie devait continuer.

La petite perle était bien curieuse d'explorer ce monde si nouveau. Malgré sa tristesse et la perte de son amie, un goût d'aventure naissait en elle, attrayant et fascinant. Le pêcheur la traita avec égard et douceur. Elle fut bien vite vendue à un bijoutier qui la métamorphosa en un splendide bijou. Dans la vitrine de la bijouterie elle rayonnait, confortablement installée dans son écrin de velours. Un matin, une dame entra et s'extasia devant cette perle splendide dotée d'un royal arc-en-ciel. Perlinette fut bien surprise du montant que la dame était prête à débourser pour la porter à son cou. Un insidieux sentiment d'orgueil prit racine en son coeur.

Pour notre petite amie débuta une vie de rêve : fêtes, soirées mondaines, concerts la ravissaient. Elle se faisait belle et scintillait de tous ses feux. Elle capturait le moindre rayon de lumière et répétait sans cesse : "Regardez comme je suis belle!" Son humble coin de mer lui semblait maintenant bien fade et sans intérêt.

Les jours, les mois passèrent et imperceptiblement, au coeur de Perlinette, le souvenir oublié d'une amitié sincère refaisait surface. Cette vie de pacotille et brillantine, tout cet apparat de lumière et de richesse lui parut soudain bien vide et inutile. Une solitude s'installa et le souvenir d'une coquille au fond de la mer devint de plus en plus insistant.

Un jour, sa propriétaire se rendit à une fête organisée sur un bateau en pleine mer. Les odeurs de sel et de varech ravivaient la mémoire de Perlinette et le désir de retrouver son amie se fit de plus en plus intense. À un certain moment la dame se pencha au-dessus de l'océan et Perlinette attirée par l'appel irrésistible du monde marin tira, tira de toutes ses forces. La chaîne se brisa enfin et Perlinette échappa de justesse à la main qui se tendit pour la rattraper.

Le hasard faisant parfois bien les choses, elle était tombée tout près de sa maison natale. Il y avait si longtemps, les choses avaient changé et Perlinette erra quelque temps avant de retrouver le chemin de son ancienne demeure. À demie enfouie sous le sable, une coquille lui sembla familière. Elle s'approcha doucement, silencieusement. Malgré toutes ces précautions, l'huître détecta une présence qui fit remonter en surface des souvenirs enfouis. D'un seul coup, elle ouvrit grande la porte faisant sursauter la petite perle. Les deux amies se reconnurent immédiatement et s'enlacèrent affectueusement.

La suite, vous vous en doutez bien, fut une longue suite de cris de joie, un merveilleux temps de retrouvailles. Elles en avaient tant à se raconter! Il est des liens que rien ne peut rompre et peuvent attendre même longtemps le moment béni où ils pourront enfin se renouer.


tante Monic