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Une page d'histoire Voici une lettre en date du 11 novembre 1945 envoyée par Sœur Ida Carrière, (alors Sœur Gabriel de l'Annonciation, des Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception en poste aux Philippines.) |
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Bien chers parents, Dès les premiers jours de notre libération, je désirais beaucoup vous relater en détail ce qui s'était passé depuis l'arrêt de notre correspondance en 1941. Mais la censure si sévère imposait le silence. Maintenant que toutes ces restrictions sont enlevées, je puis avec liberté, faire glisser ma plume et vous mettre au courant des divers évènements survenus depuis, lesquels vous intéresseront certainement. Oh ! la fameuse journée du 8 déc. 1941 ! Nous avions renouvelé nos saints vœux et reçu la communion durant la Messe à laquelle nous chantâmes nos beaux cantiques en l'honneur de la Vierge Immaculée. Toute notre petit couvent était dans l'allégresse ne se doutant nullement de l'affreuse nouvelle qui circulait en ville quand, après le déjeuner, notre chère Sœur Supérieure nous communiqua l'attaque de Pearl Harbor, etc…nouvelle transmise à notre servant de messe par le Rvd. Père bénédictin qui célébra le saint Sacrifice. |
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Dès ce jour beaucoup de gens se dirigent vers les campagnes. Nous restons chez-nous, persuadées que nous ne pouvons être plus en sûreté qu'avec le bon Dieu et sa sainte Mère. Ce soir même c'est l'obscurité complète (black out). Nous devions avoir un programme avec nos élèves, mais il est remis. Quatre religieuses de Ste-Croix de St-Laurent, près de Montréal, à bord du " President Grant " en route pour le Bengale viennent se joindre à notre famille pour partager notre vie de communauté, le temps que cette guerre les empêchera de continuer leur voyage vers les Indes. Les uns disent que c'est une affaire de deux ou trois semaines, d'autres de quelques mois et quelques-uns se risquent à dire un an ou deux… Il est 8:30 hres du soir quand nos nouvelles compagnes arrivent à notre couvent. Une chambre à peu près de la grandeur de celle que j'occupais jadis au foyer, libérée dans l'après-midi par un groupe de pensionnaires forcés de retourner dans leurs familles, leur est préparée - 4 bons lits avec matelas et oreillers. Nous partageons nos draps, etc., en vraies petites sœurs. Imaginez-vous que ce n'est pas bien "drôle" de s'installer dans une nouvelle maison sans lumière. Nous essayons de leur rendre cette visite forcée aussi accueillante que possible, et notre chère Sœur Supérieure dans sa grande charité, y réussit à merveille. Elles seront avec nous jusqu'au 9 avril 1945, jour où elles prirent le bateau de rapatriement pour retourner à leur Maison-Mère de St-Laurent. La nuit est assez bonne. Mais le lendemain une première alerte, annoncée par la sirène qui résonne par toute la ville, marque la présence d'avions ennemis dans les environs. Il faut obéir aux ordres des journaux :
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Pour les premières alertes nous nous rendons à la Chapelle et y récitons à haute voix le saint Rosaire, entrecoupé de louanges suppliantes tantôt à notre Mère Immaculée, tantôt à notre bon Père Saint Joseph. Ces fameux avions nous arrivaient aussi bien la nuit que le jour, - la pleine lune les favorisant- cinq ou six fois par jour. La nuit de Noël, c'est-à-dire la veille, la nuit du 24 au 25, une alerte dura de 11 heures jusqu'à 2 hres. Le signal " all clear " avait été oublié. Vers une heure, quand les airs étaient un peu tranquillisés, nous chantâmes, à mi-voix, nos beaux cantiques à l'Enfant-Dieu. Oh ! Avec quelle ferveur nous lui demandâmes d'ouvrir tout grands ses petits bras, pour nous bénir avec tous ceux qui nous étaient si chers ! Les objectifs des japonais étaient les champs d'aviation et les ports. Je vous assure que nous n'étions pas grosses quand une trentaine d'avions bien en ligne - passaient au-dessus de notre couvent en se dirigeant vers le port, à peu près un mille de chez-nous. Le 27 décembre, entre autres jours, fut terrible. Des bombes incendiaires tombèrent sur l'église Santo-Domingo (St-Dominique) et le couvent Santa-Rosa (Ste-Rose) et les réduisirent en cendres. Ce dimanche après-midi ils passèrent et repassèrent au-dessus de nos têtes tant de fois et si bas ! - Oh ! quel bruit ! - que nous nous jetâmes la face contre terre à plusieurs reprises. Et nos Ave donc, je suis certaine que s'il y eut quelqu'un dans la rue, il nous eut certainement entendu crier à la Ste-Vierge : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pécheurs, maintenant, etc. etc. Eh ! bien, oui, elle nous a entendues, notre bonne Mère du ciel et a protégé ses enfants jusqu'à la fin. Ces moments sont inoubliables ; je vous raconte un fait d'il y a près de quatre ans, et il est aussi frais à ma mémoire que s'il se passât hier. Le 28 décembre, la ville était déclarée " open city " mais les japonais n'en continuèrent pas moins leurs ravages et depuis ce jour jusqu'au 2 janvier 1942, date de leur entrée en Manille, de quel côté qu'on se tournât, on ne voyait que feu et fumée ; et nous n'entendions qu'explosions d'essence et de dynamite. |
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Dès le 3 janvier une dizaine d'officiers japonais venaient mettre le sceau sur notre couvent - quoiqu'il fût la propriété de Mgr l'Archevêque -. Ils enregistrèrent aussi tous nos noms avec ceux de notre père et de notre mère avec leurs adresses. Je crois qu'il a fallu leur donner notre et notre adresse plus de cinquante fois durant l'occupation de Manille. Impossible de vous dire ce qu'ils ont fait souffrir aux étrangers et même aux Philippins durant ce temps. La nourriture devint très rare et atteint des prix si élevés que les pauvres ne pouvaient se procurer le strict nécessaire ; une banane qui se vendait avant la guerre un sou, c-à-d. un demi sou au Canada - s'éleva jusqu'à P 2.20 ; un œuf de trois sous en vint jusqu'à P 19.00 ; un kilo de viande P 35.00. Quant aux vêtements, ils n'étaient pas achetables, nous passions notre temps à raccommoder nos vieux. Notre école fut fermée et la grande majorité de celles de la ville : les enfants couraient les rues, ceux appartenant aux nations hostiles furent internés avec leurs parents à l'Université Santo Tomas - environ 5,000, américains, canadiens, etc… furent concentrés en cette bâtisse. D'autres étaient emprisonnés. Les plus petits délits étaient punis à outrance ; dans leurs interrogatoires, ils cherchaient moins à connaître la vérité qu'à essayer d'arracher à leurs accusés, par crainte ou par force, des aveux qui leur fussent favorables. Quelques uns étaient-ils soupçonnés d'aider les " guérillas " (natifs ou américains qui se sont cachés dans les montagnes avec leurs armes plutôt que de se rendre aux japonais en 1942) étaient-ils soupçonnés d'aider une nation ennemie, la Chine par exemple, ils étaient arrêtés ; et conduits en prison. Ces endroits de supplice étaient trop petits pour contenir tous les supposés coupables. Les traitements qu'ils y endurèrent furent souvent inhumains. |
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Dans les débuts de l'occupation ils furent assez conciliants avec les religieux et religieuses ; ils les internèrent dans leurs propres maisons ; comme notre cas, avec défense d'enseigner ou de faire quelques œuvres que ce soit. Mais notre bonne Mère du ciel veillait sur sa petite famille. Un Père Bénédictin avait la permission de venir célébrer la Ste Messe tous les jours chez-nous. Une de nos sœurs avait également la permission d'aller au marché et des familles chinoises amies parvenaient à nous envoyer un peu de nourriture, à l'insu des japonais. Nous avions un grand jardin que nous travaillions nous-mêmes, ce qui nous aida beaucoup. Nous faisions aussi notre lavage et le croiriez-vous, sans savon, la plupart du temps, sans machine, bien entendu, tout à la main. Quant au repassage, nous pouvions nous servir d'un fer. Enfin le 7 juillet 1944, premier vendredi du mois à 5 :30 hres p.m. une dizaine d'officiers entrent à notre couvent et demandant à voir toutes les sœurs. Nous nous empressons de répondre à leur appel et toutes (treize 4 religieuses de Ste-Croix, et nous 9) écoutant en silence la proclamation du gouvernement japonais qui a décidé d'interner tous les missionnaires, c-à-d missionnaires catholiques et les missionnaires protestants avec leurs familles. Il faut être prêtes le lendemain matin dans la salle d'entrée avec les bagages :
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Nous ne perdons pas un seul instant de repos et passons la nuit à faire nos paquets et à emballer ce que nous n'emportons pas. Nous essayons de faire un peu de ménage car les Pères du Verbe Divin (Allemands et Philippins qui ne sont pas compris dans notre groupe) viendront demeurer dans notre Maison. Nous sommes bien bouleversées, mais nous nous soumettons vite à la volonté du bon Dieu en pensant qu'après avoir tant prié- car nous avons toujours récité le Rosaire à la journée - et demandé à la Ste Vierge de nous garder dans cette maison aussi longtemps qu'elle le pourrait, cette évacuation ne peut-être que pour notre plus grand bien. À 6 :30 hres, le samedi 8 juillet, nous avons la sainte messe et pour la dernière fois, du Tabernacle de Taïwan, Jésus-Hostie vient en nos cœurs. Après avoir chanté "Mère de Dieu, bénissez-nous ", nous nous rendons au réfectoire pour déjeuner à la hâte car l'heure du départ approche. Maintenant nous n'avons qu'à attendre patiemment le manteau sur le dos jusqu'à …onze heures. On nous conduit d'abord à Santo Tomas, camp de concentration à un mille de chez nous,où nous croyons entrer pour y rester avec les autres internés, là depuis janvier 1942. Quel spectacle en entrant dans la cours ! Cinq cents missionnaires, catholiques et protestants, avec leurs bagages dans les grandes allées ! Ordre est donné de sortir des paquets que son couvert (assiette, tasse, fourchette, cuillère) et ses articles de toilette pour un soir. Nous nous disons alors : Il faut croire qu'on ne nous gardera pas ici ; où donc nous conduiront-ils ? Mais déjà quelques-unes ont entendu dire que durant la nuit du samedi au dimanche, nous prendrons le train pour Los Baños (mot espagnol qui signifie : " les bains "(se prononce los bagnos) où sont déjà 1,500 internés : américains, canadiens, hollandais, anglais etc…, hommes, femmes et enfants. Nous sommes dans la sainte indifférence, prêtes à aller là où la Providence nous conduira, convaincues de cette vérité : Dieu est partout. |
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Vite il faut se mettre en ligne pour aller chercher son léger dîner. Alphonse peut vous expliquer ce que sont des " line-ups " de cinq cent personnes. Ce n'est pas très avantageux pour les petits cors aux pieds. À deux heures a lieu l'inspection des bagages. Notre groupe s'adonne sur un jeune japonais qui n'est pas trop sévère et qui regarde cela rapidement. Magnificat ! Il faut ensuite rattacher le tout bien solidement car on nous avertit que ces paquets seront transportés l'après-midi même à la station pour nous suivre à Los Baños environ trente-six milles de Manille. Après un petit souper on nous assigne la bâtisse du " gymnasium " de l'université comme réservée aux 500 missionnaires en route pour Los Baños. C'est comme une belle grange en plein pied avec un plancher en ciment et ayant un jubé tout le tour. Nous avons notre place dans le jubé, en arrière, lequel nous abordons par un étroit escalier en spiral. À neuf heures c'est le " roll call " : chacun étant appelé doit lever la main et répondre : here ! Comme il y en a qui manquent à l'appel- puisqu'ils ont même les noms de plusieurs défunts - ils se reprennent trois ou quatre fois. La dernière fois il faut descendre et passer devant le pupitre de l'officier qui vérifie la liste, en saluant gracieusement quand on nous nomme. Après cette cérémonie de plus d'une heure, un nouveau merci accompagné de notre prière du soir et nous essayons de reposer un peu notre tête alourdie. Des nattes en paille sont étendues sur le plancher où tous, jeunes et vieux, hommes femmes et enfants, religieux et religieuses prennent la position horizontale. Ça fait vraiment pitié de voir surtout des prêtres à cheveux blancs couchés sur le plancher !… Nous essayons en vain de dormir car les Z…Z…Z… des maringuoins, qui se mêlent aux enfants qui pleurent, forment un épais brouillard et nous guettent de toutes parts. Heureusement que cette nuit ne dure que jusqu'à deux heures. |
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Alors en ligne de nouveau pour un œuf, une tranche de pain et un morceau d'une espèce de " Johnny cake ". Une ligne de quatre de front est ensuite formée et l'on nous compte une fois, deux fois, trois fois, quatre fois et encore… Enfin vers quatre heures à la pluie battante, nous partons en camion, pour la station. Des gardes japonais sont placés à peu près tous les dix pieds. Pas de chance pour se sauver ! Nous montons dans les wagons et lorsque tout le monde est assis, les gardes commencent de nouveau à compter… une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois et plus… enfin après s'être assurés que le groupe (500) est complet, le train s'ébranle. Il est près de six heures. Environ cinq minutes après le départ, nous passons devant notre couvent, où nous voyons de la lumière dans la sacristie, le dortoir et le corridor d'en bas, pièces qui donnent sur la voie ferrée. Sans doute que les Pères qui gardent notre maison se préparent à célébrer le saint sacrifice. Nous nous unissons à eux, ainsi qu'à toutes les messes qui se célèbrent sur tous les points du globe et faisons la Communion spirituelle, car pour nous ce sera un dimanche de jeûne spirituel. Il est sept heures et demie quand nous atteignons la station de Los Baños. Mais il faut encore attendre presque deux heures dans le train et autant de temps sur le perron de la station, ce qui nous fait arriver au camp, après une quinzaine de minutes en camion, vers onze heures et demie. La baraque " 16 " nous est assignée. Je ne suis pas certaine si je vous en ai déjà donné la description. C'est une bâtisse en sawali - (une paille d'un pouce de largeur croisée, semblable aux anciennes chaises empaillées) avec toit en nipa (longues herbes séchées). Elle compte 16 compartiments d'à peu près 18' X 15' - huit sur la longueur et deux sur la largeur avec un passage au milieu, sans plancher, de 5 pieds d'un bout à l'autre de la baraque mais sans cloison. La séparation entre chaque compartiment est six pieds de hauteur, en sawali. Pour fermer le nôtre, du côté du passage, nous avons mis des rideaux bleus, lesquels servaient pour mes cellules à notre école. Nous nous en étions servis pour envelopper nos paquets plutôt de les laisser. Le plancher est en " bambou ", petites lattes de deux ou trois pouces de largeur, un peu arrondies, comme si vous preniez des " rondins " en les séparant en trois ou quatre sur la longueur pour en faire un plancher, ça ne serait pas bien d'aplomb n'est-ce pas ? Eh bien ! C'est sur cela que nous marchions. Entre chaque latte il y avait un espace d'un quart à un demi pouce. Je vous assure qu'il fallait faire attention pour ne rien échapper, car on passait ensuite une demi-heure avec une broche pour essayer de pêcher tantôt sa brosse à dents, tantôt une aiguille, une épingle, etc… Nous sommes donc assises sur le plancher et prenons un peu de riz et des légumes qui sont fort " bienvenues ". Il faut ensuite chercher son bagage qui a été jeté dans l'herbe, tout éparpillé devant une dizaine de baraques. Aussitôt qu'une sœur trouve un paquet qui appartient à notre groupe, elle l'apporte au no.16. Mais quel désappointement ! Après avoir forcé tant et plus après ces paquets, on vient nous dire que cette bâtisse est pour les ministres protestants et leurs familles. On nous envoie dans le numéro 20 ; toutes les religieuses environ une centaine. Nous n'avons qu'à obéir ce qui nous fait penser davantage à la fuite de la sainte famille et tous leurs déménagements. Mais plus privilégiées que ces derniers nous avons des bons Pères de différentes sociétés et de charitables scolastiques Jésuites qui viennent nous aider. Enfin à huit heures, nos lits sont montés et prêts à nous recevoir. Après deux grandes nuits sans sommeil et deux pareilles journées nous leur laissons l'honneur de nous garder jusqu'à six heures le lendemain matin. Nous sommes sept dans un " cubicle " (c'est ainsi qu'on appelle un compartiment) et les autres dans celui vis-à-vis le nôtre avec des bonnes sœurs hollandaises. Chacune occupe un espace de deux pieds entre son lit et celui de sa voisine. |
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J'oubliais de vous dire qu'en arrivant à ce camp, nous ne fûmes pas placées avec les 1,500 personnes déjà rendues. Les japonais eurent la précaution d'entourer la douzaine de nouvelles baraques construites par les internés américains et canadiens, d'une clôture d'à peu près sept pieds, faites de sawali et de fils barbelé afin que les nouveaux arrivés n'apportassent aucune nouvelle aux anciens ; comme nous n'étions de ce côté que des missionnaires, on nous surnomma " La Cité Vaticane ". En novembre 1944 comme cette clôture était brisée à plusieurs endroits et comme il n'y avait plus de danger pour la communication de nouvelles, la clôture fut enlevée et les deux camps réunis. À la fin nous étions 2,146 personnes. De juillet à octobre nous avions trois repas par jour, quantité passable et assez bien apprêtée. Mais à partir du mois d'octobre à février 1945, la nourriture fût très très rationnée ; nous n'avions que deux repas par jour consistant en un mélange de riz et de blé cassé, (mush très clair) cuit seulement avec de l'eau ; quantité, une cuillérée à pot, puis un deuxième à cinq heures de l'après-midi, consistant en un peu de riz et des légumes verts, - la majorité du temps des feuilles de camotés " patates sucrées " comme si nous faisions cuire des feuilles de patates par chez-nous ou des feuilles de tomates, des queux de radis, de betterave, etc.., C'est là que nous avons appris à manger de l'herbe et vu qu'à peu près toutes les herbes sauvages sont mangeables jusqu'à des " pigs'weeds ". C'était assez pour conserver la vie, mais non pour conserver les forces. À peu près tout le monde souffrait de béri-béri, maladie due au manque de vitamines. Une chance que le bon Dieu nous permettait de respirer son bon air des montagnes. |
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Durant notre séjour à Los Baños nous avons déménagé de la baraque 20 à 22 et de là à 18. À cette dernière place nous étions 38 religieuses avec 58 jeunes filles, missionnaires protestantes. Elles étaient très gentilles et bien bonnes envers tout le monde. L'eau se faisait quelques fois rare. Il n'y en avait rarement dans les robinets surtout au no. 20. Mais les Pères allaient souvent pour nous en chercher. Quant à l'eau pour boire nous y allions nous-mêmes. La distance était à peu près comme du magasin à chez M. Martel et souvent dans la boue car il a plu beaucoup à cet endroit. Mais n'allez pas croire que nous étions tristes. Nous serions bien ingrates s'il en fût ainsi ! L'Hôte Divin du Tabernacle a toujours été avec nous, quoique dans une baraque qui avait déjà servie pour les chevaux des japonais et sans plancher. Au commencement, il n'y avait pas de banc, mais en octobre ou novembre, nous avons reçu des chaises des classes du Collège d'Agriculture. Deux évêques hollandais, parlant l'anglais étaient avec nous. L'un deux Mgr Jurgens avait reçu de Mgr l'archevêque de Manille plein pouvoir de juridiction. Il était l'âme de cette grande famille. Après l'union des deux camps nous avons eu une retraite d'une semaine pour les laïcs seulement. Il y a eu plusieurs conversions, de baptêmes d'adultes, des premières communions et des confirmations. La grande bonté et la bienveillante condescendance de Mgr a su maintenir la joie et soutenir les courages. Tous garderont de son Excellence un bien doux souvenir. |
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À Noël, quoique ce fût " black out " après maintes requêtes, nous eûmes la permission d'avoir la Messe de minuit avec diacre et sous-diacre, fenêtres " hermétiquement " fermées et une seule lumière à l'autel. Plusieurs protestants y assistèrent et furent vivement touchés. Nous communiquant leurs impressions le lendemain, ils disaient n'avoir jamais autant senti la grandeur du mystère de Noël. Dans l'après-midi une autre grand'messe solennelle en plein air était au programme mais une bonne averse y mit obstacle. Changement de température avec celle du Canada, n'est-ce pas ? Cependant le reste de la journée fut magnifique et le soir, à six heures nous eûmes un salut solennel, en plein air avec nos beaux Christmas Carols : Angels we have heard on High, Adeste Fideles, Holy Night et O Lovely Babe of Bethleem. Il y avait autant de protestants que de catholiques y assistant. Un bon frère de Ste-Croix avait préparé la crèche et fait un petit Jésus, la Sainte Vierge et un saint Joseph en terre glaise. Je vous en envoie une petite peinture qui ne vous donnera cependant qu'une faible idée, car quoique très simple, elle était très jolie. |
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Tous les jours nous avions la bénédiction du St-Sacrement avec récitation du Rosaire et des Litanies de la Ste-Vierge. Le premier dimanche de chaque mois nous avions l'exposition du St-Sacrement toute la journée, avec heure sainte prêchée, le soir à six heures. La principale intention de Son Excellence était notre speedy libéation from Los Baños' Camp. Pour le 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes, nous avions fait une neuvaine de prières spéciales à cette intention. (Le camp des internés de Manille fut libéré le 4 février.) Mais comme Mgr désirait de plus en plus cette fin et redoutait les assauts de l'ennemi, il ordonna le 21 février un triduum d'exposition du St-Sacrement commençant le lendemain. Toute la journée du 22 il y eut une vingtaine de religieux et religieuses se succédant d'heure en heure. Cet après-midi même, les avions américains nous firent le plaisir de les voir jeter leurs bombes sur les canons des japonais lesquels avaient été installés dans la montagne prêts à faire feu sur notre camp. Tout le monde jubilait car nous sentions nos " grands amis " (c'est ainsi que nous nommions les Américains quand nous voulions parler d'eux. Quand nous parlions des japonais, nous disions les " petits amis " car il y avait des espions partout), s'approcher. Les Japonais, avaient strictement défendu toute démonstrations, cris et même les sorties hors des baraques quand des avions américains se montraient. Et depuis le 21 septembre 1944, fête de St-Mathieu, je vous dis qu'il en passait souvent. Des milliers de Japonais s'étaient réfugiés dans les montagnes qui nous entouraient et se sentaient " chauffés " car les Américains étaient entrés à Manilles le 4 février vers 8 heures du soir. Comme les Japonais avaient résolu de faire disparaître tous les " blancs " ce n'est pas sans raison que nous tremblions. Mais cette crainte était vite remplacée par une grande confiance en notre mère du ciel, puissante comme une armée rangée en bataille. Entourés comme nous l'étions, il était impossible aux nôtres de nous secourir. Voilà pourquoi notre sortie de Los Baños a été miraculeuse. Je vais essayer de vous en donner les détails. |
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Nous sommes au 23 février. Il est 7 heures du matin. Nous avons fait notre prière et notre méditation et nous nous apprêtons à sortir pour le " roll call " qui a lieu matin et soir en face des baraques, ensuite nous irons entendre la Messe et recevoir la Ste- Communion. Un bruit d'avions se fait entendre… Instinctivement nos regards se portent en haut, du côté de la baie Laguna, à peu près un mille de notre camp. À l'instant les gens - comme des fous - sont dehors et crient : " Parachutes ! Parachutes ! " The boys are here ! The Americains are in the camp! etc… Les Pères Jésuites calment un peu la foule en criant: Inside! Everybody inside! Nos coeurs battent bien fort. Que se passent-il? Les guérillas descendus des montagnes tuent la dizaine de sentinelles " on guard " dans les différents postes du camp et un vrai combat s'engage. Les balles sifflent à droite, à gauche, par-dessus nos têtes, même à travers nos baraques. Nous sommes écrasés sous quelques lits, la face contre terre et un oreiller cachant la tête et le haut du dos. C'est dans cette position que nous récitons à haute voix le St-Rosaire, mettant toute notre confiance en notre Màre Immaculée. Et ce n'est pas en vain qu'on l'invoque car au bout de ¾ d'heure de ce carnage, comme nous terminons le Magnificat après le troisième chapelet, le danger est passé. Ce n'est pas sans un peu de raideur dans les membres que nous laissons notre position de " prosternés ". Mais la joie de voir passer des soldats américains dans notre baraque nous fait vite oublier cela. Je ne puis vous exprimer ici la joie et le bonheur de tous… Les uns criaient, d'autres sautaient ou dansaient en entendant les Américains nous dire : Pack up ! Tanks are leaving in half an hour for Manila ! (Ils disaient Manila parce qu'ils ne voulaient nommer le véritable endroit où ils nous conduiraient). Plus tard les soldats disaient que notre joie les avaient payés au centuple des sacrifices qu'ils avaient faits en risquant leur vie pour sauver la nôtre. Cependant il n'y a pas de temps à perdre. On sait, de part et d'autre que si les japonais cachés dans les montagnes apprennent ce qui s'est passé ils enverront des troupes et le combat recommencera. Donc il faut se hâter, n'apporter que le principal et laisser le reste brûler dans nos baraques, sous nos yeux. Les soldats s'occupent de transporter les malades dans les chars amphibiens qui ont traversé le lac dans la matinée et les mieux portants marchent jusqu'au quai. La perspective de la liberté donne des forces, car remarquez bien que personne n'as déjeuner. J'ai la chance avec d'autres de nos Sœurs et quatre de Ste-Croix de monter dans un char amphibien. Nous ne connaissons pas le chemin mais après avoir chanté à mi-voix l'Ave Maris Stella, nous essayons de nous tranquilliser un peu, mais ces trois mots : "Merci mon Dieu " sont continuellement sur nos lèvres. Qu'elle n'est pas notre surprise quand, arrivés à la grève notre gros char amphibie continue à fendre les eaux avec la même vitesse qu'il roulait sur la terre ferme. La chaleur est intense et le soleil réussit bien à nous " plumer " les joues. Vers midi nous sommes à " Cabuyao " petit village où des camions de l'armée nous attendent pour nous conduire à Muntinlupa, où nous resterons jusqu'au 19 avril, date de notre arrivée à Manille au camp Santo Tomas. À Muntinlupa les Américains avaient un camp et un hôpital. C'est de là que je vous ai écrit mes premières lettres. Jamais je n'oublierai ce parcours de Cabuyao à Muntinlupa : Partout des arches de triomphe portaient des inscriptions de bienvenue ; partout des regroupements d'hommes, de femmes et d'enfants criant : Mabuhay ! Mahbuhay ! " Longue vie ". |
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Puis quel accueil à Muntinlupa, les plus grands souverains de la terre n'auraient pas eu une plus grandiose réception. Il semblait que ces pauvres soldats, qui avaient toute une guerre sur les épaules, n'avaient qu'à s'occuper de nous. Quelle journée mouvementée ! Plus de 2,000 personnes avaient été déménagées dans un ordre parfait et sur ce nombre seulement une jeune fille avait été blessée à la main et un soldat légèrement blessé. Enfin nous n'étions plus sous le joug des Japonais ! Que de reconnaissants Magnificat montèrent vers le ciel en ce jour et les suivants ! Les pauvres japonais qui avaient tramé notre massacre étaient dans leur éternité. Pas un de ceux qui étaient autour du camp - une soixantaine n'avait échappé ou bien ne restait pour raconter aux siens leur défaite. Une preuve que notre libération fut bien miraculeuse c'est que les Américains après avoir tué le commandant japonais, trouvèrent dans son bureau un ordre de massacrer les 2,146 personnes du camp, exécution devant être faite le 23 février par la mitrailleuse, à sept heures du matin, lorsque les internés seraient tous en lignes devant les baraques pour le " roll call ". Chose d'autant plus remarquable c'est qu'à l'heure même où ils avaient fixé notre massacre, eux les Japonais, apparaissaient devant leur Juge. Nous avions bien raison de chanter notre reconnaissance, n'est-ce pas ? Et de la faire continuer à jamais. Il faut que je pense à me taire puisque je voudrais vous arriver avant Noël. Tout de même, je crois avoir le temps d'ajouter aux deux photographies incluses les meilleurs vœux de notre petite communauté de Manille. Puissent le cher petit Jésus et sa Mère Immaculée vous bénir amoureusement et vous combler de toutes sortes de grâces ! Grâces de santé, de bonheur, de succès et de prospérité ! Que 1946 soit bonne et sainte année, dans toute la force du mot, toute embaumée d'amour pour Jésus et Marie. Ces vœux je les formule pour tous et chacun, sans oublier ceux et celles qui auront la patience de lire ce petit journal et en échange une bonne prière et une petite aumône, s'il-vous-plaît, si la bourse le permet, pour hâter la construction de nos œuvres ! Les journaux et les magazines vous ont sans doute fait part des massacres et des inhumanités des Japonais dans les Philippines à l'arrivée des Américains. Plus de quatre-vingts prêtres furent soient fusillés, soit décapités ou massacrés de quelque autre manière, dans Manille seulement. La grande majorité des églises et couvents furent détruits ; pas un de ces édifices sont intact. Cela vous donne une faible idée du travail qu'il y a à faire dans mes chères Missions. Je m'agenouille à vos pieds, bien-aimé papa, pour recevoir votre bénédiction et vous embrasser bien affectueusement avec ma chère maman, Laura, Alice Georgette ainsi que chez Emma, Anna, Florence, Albert, Alphonse et leurs petites familles, sans oublier M.Pariseau et tous les oncles et tantes, parents et amis pour lesquels je conserve un religieux souvenir dans mes humbles prière. Votre très heureuse enfant-missionnaire,
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