À Rome, les MIC ont caché Huguette Morin-Karrer et sa fille. Même la petite voulait se déguiser ! |
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EN 1925, les Soeurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception avaient ouvert une maison à Rome. Durant la guerre de 1939-45, et particulièrement après l'occupation de cette ville par les troupes allemandes, les religieuses canadiennes sont coupées de toute communication avec la Maison Mère à Montréal. Elles vivent des années dramatiques sous les bombardements et connaissent de graves pénuries, surtout alimentaires, avec les personnes qu'elles accueillent dans leur maison : famille juive, réfugiés, orphelins, voisins, femmes seules... Et parmi elles, une étudiante de Montréal, Huguette Morin. Après des études à l'Institut de haute culture italienne de Montréal, la jeune femme a gagné en 1937 une bourse pour aller étudier à l'Université royale pour les étrangers à Pérouse en Italie. Un soir, lors d'une vente de livres sur la place publique, elle fait la rencontre de Carlo Karrer, lieutenant dans l'armée royale d'Italie. Carlo et moi avons tous les deux mis la main sur le même livre ! Ce fut le coup de foudre! Je l'ai laissé acheter le livre a condition qu'il me le prête, car j'allais en avoir besoin pour mes études. Ainsi, on s'est revu… Arrivée en Italie avec 15 jours de retard pour mes études, j'ai décidé d'y rester un an au lieu de six mois. Cela m'a permis de mieux connaître l'italien ainsi que mon Italien ! J'ai obtenu mon diplôme et, avant mon départ pour Montréal, Carlo m'a demandée en mariage, me disant qu'il ne pouvait pas vivre sans moi. Cependant, maints obstacles vont se dresser sur leur route. Les parents de Huguette veulent en savoir plus sur leur futur gendre… De plus, en Italie, aucun officier de l'armée ne peut se marier sans le consentement du roi. Et, depuis 1938, une nouvelle loi défend aux militaires d'épouser des ressortissants étrangers. Finalement, le 23 février 1939, nous avons su que nous allions pouvoir nous marier. Son prétendant a réussi à obtenir la dispense nécessaire, mais cette dispense n'est valide que jusqu'au 4 mars 1939. Il ne leur reste que quelques jours pour réaliser leur rêve: un véritable mariage d'amour! Impossible de se réunir à temps! Un océan les sépare, lui en Italie, elle à Montréal. Avec l'aide de son père, Me Victor Morin, Huguette obtient de l'Italie les documents requis pour un mariage par procuration. Et le 2 mars 1939, Carlo Karrer se rend avec sa mère à l'église Santa Maria Del Transpontino à Rome où elle dit "oui" à la place de la mariée retenue à Montréal. Un câblogramme reçu d'Italie informe Huguette qu'elle est désormais " mariée " à Carlo. De son côté, Huguette est allée à la chapelle des mariages de l'église Notre-Dame à Montréal où son père a prononcé le grand oui en lieu et place de Carlo. Toute la famille y était… sauf mon mari ! Par son mariage avec Carlo, Huguette a maintenant la citoyenneté italienne, ce qui facilite son retour en Italie. Elle prend le bateau en avril 1939 et s'établit à Rome avec son conjoint qui continue son métier d'acheteur et d'inspecteur pour l'armée. Le 20 avril 1940, elle donne naissance à Pia, sa petite fille chérie. Malheureusement, à cause de la guerre, nous avons eu peu de temps ensemble. À la fin de mars 1944, à l'heure du souper, trois officiers fascistes viennent chercher le lieutenant Karrer. Pia veut cacher son père dans un coffre… mais il mesurait six pieds et deux pouces ! Huguette ignore où on l'amène. Éventuellement, elle reçoit quelques petites notes de lui par l'entremise de la Croix-Rouge ou du Vatican. (En ce temps-là, l'Italie était divisée en deux. Le Nord était sous contrôle des Allemands et le Sud, sous celui des Fascistes.) Voici la situation: comme Carlo n'a pas été pris sur le champ de bataille, il n'est pas officiellement prisonnier de guerre; on l'appelle un " déporté " ou un "prisonnier politique ". Puisque les Allemands n'avaient pas le droit de tuer leurs prisonniers de guerre, ils utilisaient ces prisonniers politiques comme otages qu'ils gardaient vêtus en civil. Lorsqu'un officier allemand était tué par des civils, les Nazis fusillaient dix officiers italiens. Carlo reste donc sous surveillance à Venise, en otage. Huguette reste à Rome plus d'un an sans Carlo. D'origine canadienne, donc ennemie de l'axe italo-allemand, elle est épiée, soupçonnée. On essaie de la faire parler… Plusieurs fois, j'ai eu de grandes peurs. Un jour, elle rencontre les Missionnaires de l'Immaculée-Conception chez Mme Rivest, une amie. Huguette savait déjà que cette communauté religieuse canadienne avait une maison à Rome : sa mère et sa grand-mère, qui connaissaient les oeuvres caritatives des MIC et qui s'inquiétaient pour elle, lui en avaient déniché l'adresse dans Le Précurseur. Ces religieuses lui fournissent du lait - une denrée très rationnée - pour Pia et l'invitent à venir vivre dans leur couvent, une grande maison de campagne. Question de sécurité pour elle et sa fillette ! J'avais tout le premier étage. J'ai porté l'uniforme des religieuses pour passer inaperçue pendant les temps les plus dangereux. Je chantais, je priais. Je travaillais avec les religieuses. Pia devait passer pour une orpheline. Les religieuses lui avaient fait un petit uniforme, semblable à celui des orphelines hébergées en même temps que nous. |
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En avril 1945, quand les Allemands capitulent et quittent le nord de l'Italie, Carlo peut rejoindre Huguette à Rome où il reprend ses activités d'achat et d'inspection pour l'armée. Nous avons vécu quelques mois en famille à redécouvrir les beautés de la ville de Rome, avant de nous séparer à nouveau. Consciente des privations dont nous souffrions, ma famille essayait, depuis plus d'un an, de me faire rapatrier avec Pia au Canada. Pas facile! Car en épousant son cher lieutenant, Huguette est devenue automatiquement Italienne. Et, à cause de la guerre, on la considère comme ennemie du Canada et de la Grande-Bretagne. Elle ne peut ni rentrer dans son pays natal, ni recevoir de denrées du Consulat britannique à Rome. Grâce aux démarches entreprises par son père, Huguette peut reprendre sa nationalité canadienne et rentrer à Montréal avec Pia, à Noël 1945. Son mari, promu lieutenant-colonel de l'armée de la République italienne, n'est pas autorisé à les accompagner. Il a fallu encore deux ans et demi pour obtenir tous les documents nécessaires à son immigration au Canada. En juin 1948, Carlo Karrer rejoint enfin Huguette et Pia à Montréal où ils passent quelques semaines avant d'aller s'établir en Ontario où Carlo commence sa vie civile comme comptable pour une compagnie forestière. Malgré les difficultés, les angoisses, le traumatisme de sa vie à Rome en temps de guerre, Huguette n'a pas oublié ses amies MIC. Cinquante ans plus tard, elle a voulu renouer contact avec elles. Quelle joie de part et d'autres! |
Huguette Turcotte, m.i.c., (à droite) a rencontré Huguette Morin-Karrer pour recueillir son témoignage. |
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