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Il n'y a pas très longtemps, quelque part dans l'archipel verdoyant du Japon, vivait l'un de ces instruments de musique qu'on appelle koto. Affable et agréable à voir, les sons qu'il émettait étaient doux, mélodieux et si vibrants que ceux qui les entendaient étaient attirés vers une vie pleine et heureuse. Sa devise était : "Être pour soi-même, faire pour les autres." Or, après plusieurs années passées à inspirer ses semblables et à leur servir de providence, le koto s'aperçut que son énergie s'émoussait et commença à se demander s'il pouvait réellement continuer à jouer ce rôle de pourvoyeur dont il avait fait sa raison d'être et sa vocation. Il prit son bâton de pèlerin et se mit en route. Il voyagea longtemps, par terre et par mer, à la recherche d'une réponse. |
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Arrivant un jour dans une terre étrangère, il entendit une musique qu'il trouva aussitôt fascinante. Suivant le son jusqu'à sa source, il vit pour la première fois, une harpe. Le koto écouta longtemps la musique réconfortante de cet instrument et se sentit peu à peu stimulé et prêt à reprendre le fil de son action. "Être et faire" avait à nouveau un sens pour lui. Le koto repartit donc vers le Japon, emportant dans son coeur le souvenir vivifiant des arpèges de la harpe. |
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Or, peu après, la harpe elle-même commença à ressentir un besoin de renouveau. Elle entreprit à son tour un voyage au long cours, se disant qu'elle ferait, s'il le fallait, le tour de la terre afin de retrouver une raison d'être. Arrivant au pays du Soleil levant, elle entendit la musique harmonieuse du koto et tout doucement se sentit renaître. Elle n'eut dès lors qu'une idée : le rencontrer et échanger. Après les présentations et salutations d'usage, la confiance s'établit et on passa rapidement aux confidences. La harpe raconta au koto comment elle était venue au Japon, cherchant à renouveler sa vie, et comment elle pensait avoir trouvé ce renouveau en écoutant sa musique. Le koto avoua immédiatement à la harpe comment lui-même en quête de revivification, il avait un jour trouvé ce qu'il cherchait dans la musique de son interlocutrice. Ils se dirent l'un à l'autre la force et la joie que cette écoute mutuelle leur avait procurées et comment avaient grandi leur respect et même leur amour. |
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La harpe demanda alors au koto : "Pouvons-nous harmoniser notre musique?" Le koto sembla méditer un moment et, au lieu de répondre, commença à partager les souvenirs et expériences de sa vie. "Mon vénérable ancêtre, le divin Koto, dit-il, a enseigné qu'il n'y a aucun instrument de musique dont le son puisse se comparer à celui du koto. Cet enseignement s'est transmis de génération en génération jusqu'à aujourd'hui. Moi-même j'y ai cru jusqu'au moment où j'ai eu la bonne surprise d'entendre ton son à toi, la harpe." Étonnée, la harpe expliqua : "L'histoire de mes ancêtres est similaire à celle des tiens : mon attitude, je l'ai apprise d'eux et mes convictions étaient le mêmes jusqu'à ce que j'eus cette chance unique d'écouter ta musique à toi, le koto." Alors le koto dit : "Nos expériences respectives se ressemblent, mais la question reste entière : Pouvons-nous harmoniser notre musique?" Tous deux se mirent à réfléchir, à discuter, à étudier leur art note par note, accord par accord, afin de découvrir si, pratiquement, ils pouvaient produire ensemble une harmonie qui les satisferait et enrichirait ceux qui les écouteraient. La question était de taille et on ne pouvait y répondre facilement. Ils parlèrent à nouveau de leur enfance si différente, des troubles et des fardeaux qu'ils avaient portés, des espérances et des craintes qui avaient surgi, des attentes et des frustrations qui avaient miné leur énergie, des succès et des déboires qui s'étaient succédés. Il n'y avait pas à dire, si leurs racines étaient différentes, leurs vies elles, étaient semblables! |
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Moi, dit le koto, quand j'étais très jeune, on me complimentait généreusement et je comprenais mal le pourquoi de ces félicitations, jusqu'au jour où j'ai découvert la beauté des sons que je produisais. Et j'ai commencé à dire : personne ne peut jouer de la musique aussi belle que la mienne! Je suis admirable, les autres le sont beaucoup moins! Mais mes parents semblaient inquiets de cette auto-satisfaction et leurs critiques répétées minèrent peu à peu ma confiance; de sorte que même si je crois avoir, avec les années produit une musique de plus en plus intéressante, j'avais fini par penser que non seulement je n'étais pas un bon instrument, mais qu'aucun autre ne l'était non plus. Le cas me semblait réglé, quoique d'une triste façon. |
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Mes parents, dit la harpe, commencèrent aussi à relever les déficiences de ma technique et le manque de limpidité de mes notes. J'en étais venue à penser : ma musique n'est pas supérieure à celle des autres, comme je le pensais autrefois; elle est pire que celle des autres! Un jour je me disais : je ne suis pas admirable, les autres le sont! Et dès le lendemain je pensais : je ne suis pas bonne, soit!, mais personne ne l'est non plus! Ma musique me sembla alors de plus en plus dissonante et il me parut n'y avoir qu'une solution : tout lâcher! Le koto s'enquit avec intérêt : Comment es-tu sortie de ce dilemme? |
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La harpe regarda le koto bien en face et répondit, pesant ses mots : J'ai décidé, une fois pour toutes, que ma musique était elle-même, et qu'il n'y avait aucun besoin de la comparer à une autre. J'ai compris que mon être était plus important que mon agir et qu'il ne devait dépendre d'aucune comparaison. Je suis moi-même et la musique que je produis est elle-même unique. Je suis donc acceptable pour ce que je suis et les autres le sont tout autant pour ce qu'ils sont. Le koto tressaillit et se mit tout doucement à applaudir : Là aussi, ajouta-t-il, mon expérience rejoint la tienne. Je m'accepte enfin et j'accepte les autres : je n'y mets qu'une condition, c'est de ne rien mépriser ou détruire, ni en moi ni chez les autres. La harpe fit une dernière confidence au koto : Quand pour la première fois, j'ai entendu ta musique, je fus surprise par sa beauté, faite de limpidité et de pureté; comme elle était semblable à la mienne et à la fois si différente! |
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Et moi, dit le koto, j'ai trouvé ta musique si riche, si personnelle, si nouvelle! Tu es un magnifique et habile instrument et je suis aussi un bon instrument. Ta valeur n'enlève rien à ma propre richesse. Après une longue et pénible période de doute je suis enfin rassuré. Mais la question essentielle à laquelle on n'avait pas encore répondu, se posa à nouveau : Pouvons-nous harmoniser nos deux musiques? Je pense qu'ils sont peu nombreux ceux qui ont réellement tenté cette expérience, dit la harpe. Je me souviens avoir entendu parler qu'un ancêtre de ma famille était venu autrefois au Japon pour tenter d'enseigner à ton honorable famille à faire de la musique! Oui, dit le koto, j'ai entendu parler de cet événement. Nos ancêtres ont, paraît-il, passé beaucoup de temps à essayer de se convaincre l'un l'autre que leur musique respective était la meilleure. Aucun parti n'était prêt à céder, ni même à accepter la musique de l'autre. Ce furent peine et temps perdus! La chose leur semblait maintenant si lointaine et si cocasse, qu'ils éclatèrent de rire. |
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La harpe redevint grave et risqua un début de réponse à leur grande question : Je crois que pour accéder à l'harmonie, dit-elle, chacun de nous doit non seulement s'engager à accepter les différences de tons, d'harmoniques, de rythmes de l'autre, mais les accepter comme une nouvelle richesse qui lui est offerte. Ces éléments de complémentarité nous enrichiront et nous inspireront l'un l'autre. Le koto était pleinement d'accord : Je ne comprendrai peut-être pas toujours ta musique même si je l'admire, mais je m'engage à la respecter. Développons chacun notre art, mariant nos mélodies dans ce qu'elles ont de commun pour former une musique nouvelle, belle et vivifiante à chaque fois que ce sera possible. Mais apprenons aussi à jouir ensemble de la musique du silence… J'accepte cette entente, dit la harpe. Notre but est le même : inspirer nos semblables et les conduire vers une vie pleine et harmonieuse basée sur l'Être. Dans cette grande musique universelle nous nous rejoindrons toujours. Un nouvel accord était né. Le jour se levait, et dans la tension d'une harmonie silencieuse, le koto et la harpe s'embrassèrent, |
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Ceci se passait il n'y a pas tellement longtemps. Parabole de François Allard, c.s.v. parue dans le Précurseur Janvier-Février 1995 |
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