Porté par un vent capricieux, il était tombé là par hasard près d'une forêt de sapins verts. Seul et terrifié, il s'était blotti au creux d'un coin de terre accueillant. Longtemps, il avait dormi, insensible, invisible à son entourage. Puis un jour… Crac! Sa petite carapace de graine avait craquée. Doucement, doucement, il avait dressé sa frêle petite pousse, curieux de découvrir ce qui pouvait bien se passer hors de son noir habitacle.

Wow! Quel changement, tout était inondé de couleur et délicieusement chaud, mais aussi, tout était si grand si gigantesque. Un instant il fut tenté de retourner à la sécurité de son petit coin de terre. Et puis… Zut! Je reste, se dit-il.

Il avait beau regarder encore et encore, il ne voyait personne qui lui ressemble. Il se dit en lui-même : " Un jour, moi aussi je serai grand et fort comme eux. " De tout son cœur, de toutes ses forces, il s'efforçait afin de ressembler à la communauté d'arbres qui vivait là. Mais, plus il essayait et moins il réussissait. Il n'y avait rien à faire… Son écorce, ses feuilles, définitivement il n'était pas un sapin. À la nuit tombée, il racontait aux étoiles son chagrin et doucement il pleurait. Il n'avait pas sa place en ce coin de forêt peuplé de conifères. Ce qui lui était aussi bien pénible, c'est que les autres ne voulaient pas de lui dans leur paysage. Rires, quolibets, mépris l'avaient peu à peu rendu hargneux, irritable. Il n'entendait plus le vent dans sa feuillée, ni le chant des oiseaux nichés sur ses branches.

Un jour triste et pluvieux où il était de bien méchante humeur. Il entendit quelqu'un l'appeler.
- Eh toi, l'érable
- À qui tu parles?
- Mais à toi voyons!
- À moi?
- Oui, tu es bien un érable non?
- Je n'en sais rien. Qui t'a dit ça?
- Le vent qui un jour t'a porté jusqu'ici et qui se sent bien malheureux de t'avoir joué ce vilain tour.
- Pourquoi, il ne me parle pas à moi?
- Il t'a parlé et plus d'une fois mais tu n'écoutes jamais.
- Je ne te crois pas!
- Bon, d'accord, comme tu voudras. Mais si un jour tu changes d'idée je suis ton voisin et pour un bon bout de temps. à bientôt! Ah oui, si tu veux m'appeler je suis le petit sapin ici sur ta droite, juste à côté de la maison de Mme Taupe.

L'érable commença par se dire : De quoi il se mêle celui-là? Mais il ne pouvait s'empêcher de retourner entre feuilles et branches tout ce qu'il venait d'entendre. Après tout, se dit-il, je n'ai pas beaucoup le choix alors autant faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis je ne veux quand même pas rester un vieux grincheux malcommode.

La nuit tomba sur ses interrogations et le matin le trouva bien décidé à savoir qui il était et d'où il venait.


- Sapin! Petit sapin!
- Bonjour! La nuit porte conseil!
- On dit ça oui!
- Alors, tu veux savoir?
- Mais dis-moi comment sais-tu?
- J'écoute ce que tout le monde et aussi le vent racontent et crois-moi, il s'en dit des choses.
- Alors comment se fait-il que je n'ai rien entendu?
- As-tu vraiment écouté?
- Ouais! Tu as peut-être raison après tout.
- D'où tu viens exactement je n'en sais rien.
- Eh bien, ça promet!
- Une chose est certaine, tu n'es pas un conifère. Regarde tes feuilles, tes branches.
- Oui c'est vrai, c'est différent.
- Et comment! Mais tu sais, tu as bien de la chance.
- De la chance moi?… tu veux rire.
- J'aime bien être un sapin et je ne voudrais changer pour rien au monde mais toi aussi tu es une boîte à merveille.
- Ah oui, lesquelles?
- Tes branches par exemple.
- Oui, je sais, j'ai toujours la bougeotte.
- Mais non! Regarde comme elles dansent avec le vent. As-tu écouté la musique qui se joue entre tes feuilles. La mienne n'est pas pareille et heureusement… écoute…
- Écouter quoi?
- Tais-toi et écoute.

Les deux nouveaux amis (ne leur dit pas ils ne savent pas encore qu'une belle amitié vient de naître) donc nos amis laissèrent la brise jouer entre leurs branches. Doucement, deux notes s'élevèrent, se donnèrent la main et une charmante mélodie inonda tout l'entourage. Le chant des oiseaux reprit en chœur le refrain. Une grande joie, une paix profonde les enveloppa et fit frissonner l'écorce de Sapinet et Érablin. Encore tout à sa découverte, Érablin regardât Sapinet et pour la première fois depuis si longtemps, il sourit.

- C'est merveilleux, dit Érablin
- Et ce n'est pas tout. Tu as vu tous ces gentils oiseaux qui viennent nicher sur tes branches?
- Non, je crois que j'étais tellement emprisonné dans ma colère et ma frustration que je ne voyais et n'entendais rien de rien.
- Il y a autre chose aussi.
- Encore autre chose!
- Tu as remarqué ce liquide qui parfois coule de ton tronc?
- Oui, oui, je sais je suis un pleurnichard.
- Mais non, pas du tout!
- Ah non! Alors c'est quoi ?
- Mon grand-père m'a raconté que cela s'appelle de la sève. Il a entendu dire par un vent de passage qu'il existe des forêts habitées par tes semblables et on les appelle une érablière.
- Une érablière?
- Alors je suis un érable.
- Mais bien sûr! Et pas n'importe lequel… un érable à sucre!
- Et ça sert à quoi de pleurer comme un érable?
- Ce coup de vent lui a dit que les hommes recueillent cette sève. Ils la font bouillir et cela devient un sirop sucré et délicieux.

Tout à leur conversation, nos deux copains ne remarquèrent pas un garçonnet et sa petite soeur qui s'approchaient en gambadant gaiement.

- Regarde cet arbre, dit la fillette, il n'est pas comme les autres.
- Tu as raison. Je me demande quelle sorte d'arbre il est.
Intrigués par cette découverte, ils retournèrent à la maison. Peu de temps après, Érablin et Sapinet les virent revenir avec leur papa.

- Regarde papa, lui il est différent.
- Mais bien sûr, puisque c'est un érable et un très bel érable à part ça. Cela me donne une idée.

Quelque jours plus tard, on entendit au loin le bruit d'un lourd camion. Les sapins s'affolèrent croyant qu'on venait les couper pour les vendre comme sapin de Noël. Mais ils se trompaient! Ils étaient bien loin de se douter du projet que ce bon monsieur avait imaginé. Ils virent s'approcher un camion lourdement chargé de petits arbres.

- Sapinet, regarde, est-ce que je rêve? On dirait tout un chargement d'érables.
- Mais oui, tu as bien raison, ce sont bel et bien des érables.

Et oui, ils avaient raison. Toute une équipe se mit aussitôt à l'œuvre. Ils plantèrent beaucoup, beaucoup d'arbres. Si bien qu'à la fin de la journée toute une érablière en formation se dressait à perte de vue.

Or, par un heureux hasard, le vent avait déposé Érablin juste à l'orée de la jeune sapinière. Notre ami se trouvait donc à la frontière entre les deux forêts. Comme quoi le hasard fait parfois bien les choses.

Le temps passait. Les arbres grandissaient heureux sous le soleil et la pluie de ce magnifique coin de pays. Notre ami les regardait pousser. Il était si heureux! Il leur parlait de tous ses amis sapins et il parlait de sa famille érable à la sapinière. Lentement, grâce à lui, les deux familles devinrent très unies et vivaient paisiblement dans l'harmonie. Solides et touffus les sapins protégeaient l'érablière quand venaient les rafales de l'hiver. Les érables balançaient doucement leurs branches pour rafraîchir la forêt de sapins lors des lourdes chaleurs étouffantes de l'été. Ils s'amusaient, pleuraient, chantaient ensemble. Tout entre eux était partagé. Ensemble, ils élevaient vers leur grand Ami le Créateur le merci de leur cœur.

Érablin fut par la suite, connu dans toute la région. On l'appelait respectueusement le " Vieux sage ".

On ne sait jamais ce que nous réserve la vie. Dieu a semé pour toi des surprises. Ouvre grand les yeux et surtout ouvre grand ton cœur pour mieux les voir. Comme Sapinet et Érablin ouvre grande la porte. Tu ne le regretteras pas.

PS J'oubliais, Érablin et Sapinet devinrent de très grands amis, des inséparables.

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