Que de fois j'ai traversé "Le champ de la biche", pour me rendre à mon ermitage, blotti tout au fond du pré. De toute son étendue, il était couvert de fleurs en ce beau mois d,été: des marguerites, des boutons d'or, du trèfle et bien d'autres fleurs ou herbes de toutes sortes dont j'ignore les noms.

Tout en empruntant le chemin, serpentant au beau milieu de cette gerbe d'arc-en-ciel, j'entendais un bourdonnement d'insectes cachés entre les brins. C'était une symphonie toute en couleurs: d'un blanc neige à la chaleur du jaune en passant par un sourire orangé, entrelacé de la tendresse du bleu et de la prière de l'indigo. Peint sur une toile en vert, tout chantait l'espérance. Au beau milieu, quelques arbrisseaux dressés comme en petit théâtre, où les oiseaux se plaisaient à tour de rôle à interpréter leur chansonnette. Il y avait même un gros tas de branches mortes s'offrant pour les feux de la St-jean. Tout autour, cinq maisonnettes et le sous-bois. Un vrai coin de paradis!

Un sifflement autour de mes oreilles commençait à m'énerver. Je remuais les bras comme un épouvantail agité par le vent. Je hâtai le pas, agacée par cette compagne de marche. "Fatiguante de mouche," (car c'était une mouche, et des plus commune d'ailleurs, du moins je le croyais). Probablement fatiguée par sa course folle, elle se fixa enfin immobile sur mon chandail. Et j'eus la brillante idée de lui parler.

- "Vous êtes si nombreuses et toutes pareilles, c'est pas tellement original. T'aurais pas envie d'être différente des fois."
À ma grande surprise elle me répondit :
- "Je n'y ai jamais pensé. Je suis si heureuse d'être ce que je suis. Et puis, ensemble on fait des merveilles."
- "Des merveilles! Tu es bien certaine que tu parles de toi et de tes consoeurs?"
- "Viens ce soir après le coucher du soleil. Je t'attendrai."

La journée me parut bien longue car son invitation avait piqué ma curiosité. Comme la nuit tardait, je partis me promener dans le bois. Il me semblait que le soleil avait décidé de se coucher bien tard ce soir-là. Mais le sommeil finit par le gagner et la nuit envahit le ciel. Je gravis les 22 marches qui me conduisaient au champ de la biche. Quelle surprise m'attendait!

Plus de vert, plus de fleurs ni de couleurs; la nuit avait tout recouvert d'un terne manteau d'ombre. Soudain, je croyais rêver; une…, une autre…, encore une autre…, des centaines de petites étincelles clignotantes survolaient le noir tapis du pré. Des lucioles, des mouches à feu comme on les appelle. L'une d'elles s'approcha. Je la regardai sans la reconnaître, bien sûr!

- "Bienvenue au bal des lucioles!"
- "Est-ce bien toi? Je ne te reconnais pas dans ta tenue de soirée."
- "Jolie, n'est-ce pas?"
- "Je dirais même scintillante."

Elle se mit à danser pour ma joie. Elle brillait sur ma gauche puis disparaissait resurgissant sur ma droite. Elle s'allumait et s'éteignait sur la musique des grillons et le violon des maringouins. Un concert en son et lumière. Tout était distinct et se parait d'une surprenante beauté.

- "Tu vois, toute la journée nous nous gorgeons de soleil et à la nuit venue nous vous rappelons que le soleil reviendra briller pour la joie de vos yeux. Nous vous répétons sans nous lasser de conserver toujours un coin de lumière même au coeur de vos ténèbres. Quand tout te semble lourd et que les ténèbres s'épaississent autour de toi; tu te souviendras du bal des lucioles. Une étincelle brille encore mieux dans la nuit. Elle chante l'espérance tenace d'une aube nouvelle."


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