Il était une fois un jardinier heureux, heureux car il réalisait un rêve, planter des arbres et les aider à grandir, à réaliser eux aussi leur rêve. Il en avait maintenant tout un jardin, une forêt aux espèces variées.

Il avait rêvé ce projet il y a bien longtemps mais le souvenir des premières semences était encore tout vivant, clair et précis, encore tout chaud des premières saisons. Dans la paume de sa main, il ressentait encore les formes, les surfaces douces ou rugueuses. Il avait même en mémoire les odeurs des petites semences. Il se souvenait aussi du jour merveilleux et terrible à la fois où il les avait enfouies dans le sol nourricier. Comme elles en avaient mis du temps à percer le tapis de son jardin.

Et puis, un beau matin de printemps, levé tôt comme à l'accoutumée, il les aperçut enfin. Elles étaient si frêles, si mignonnes dans leurs premières pousses. À peine développées, secouées de l'humus de la terre, elles ne pensaient qu'à rire entre deux courants d'air, à taquiner une chenille ou à jouer à cache-cache entre les grosses pattes d'un ours ou les sabots d'un rapide chevreuil. Il craignait bien un peu pour elles : les maladies, la morsure du vent, les herbivores; les dangers étaient si nombreux. Et pourtant, c'était là le prix à payer pour devenir un jour sain et fort.

Les semaines, les mois passaient et, jour après jour, fidèlement, le jardinier visitait ses amies. Il ajoutait un tuteur ici, un peu d'engrais là. Il arrosait soigneusement les terrains assoiffés et prodiguait sa tendresse à chacune selon ses besoins.

Le soleil appelait la vie de tous ses feux et les branches se tendaient vers sa chaleur. Chaque journée était riche en nouveauté, transformation, croissance. Chaque branche se couvrait de tendres bourgeons porteurs de milles promesses. Cachés entre le vert tendre des feuilles à peine écloses, les oiseaux bâtissaient leurs nids et leurs chants accompagnaient les efforts des arbres dans leur montée vers le sommet. Les écureuils nerveux, courant, sautant de branche en branche, venaient parfois tout chambarder et semer des cascades de fou rire.

C'était l'effervescence des commencements.

Puis vint le temps de l'éclatement, de l'explosion. Un déferlement de vert de toutes les teintes, une gamme sans fin de possibles. Le jardinier n'avait pas assez de ses deux yeux, pas assez d'heures et de jours pour contempler, se réjouir, s'amuser avec ses amies, respirer profondément le parfum du renouveau, goûter ensemble aux joies offertes. Chacune était une bouleversante découverte: la robustesse du grand chêne, la grâce du bouleau élancé, l'odeur enivrante du magnolia ou la souplesse du saule pleureur. Tant de diversité ! Tant de beauté !

La symphonie du vent dans leur ramure, l'ombre rafraîchissante de leur coupole feuillue ; tout chantait la grandeur, 1'amour de leur Créateur et Jardinier. Chacune à sa façon préparait qui, son huile fortifiante, ses feuilles ou sa résine guérissante, sa sève nourrissante ou même sa rude écorce et combien plus encore... Tout, le moindre détail, chaque richesse se traduisait en autant de chants de louange au service du grand jardin et de son jardinier.

Il y avait bien les jours d'orage et de grand vent. Certains y perdaient des branches ou parfois se pliaient sous le poids trop lourd de l'intempérie mais rien n'arrêtait la vie et le chant de leurs coeurs s'élevait aux jours de grand soleil comme aux jours sombres et gris.

Ce furent de si belles années!

Les bourgeons avaient cédé le pas aux feuilles et aux fruits. Les branches chargées à en craquer, ployaient sous le poids, réponse amoureuse à l'appel du jardinier. Dans l'air flottaient des senteurs de vanille et de tarte aux pommes. Ça sentait bon la récolte !

Tout l'été, les arbres avaient trimé dur, avec entrain et bonne humeur pour donner au jardin et à son jardinier le fruit tant attendu. Et voilà ! C'était prêt ! Des fruits, il y en avait toute une panoplie de couleurs et pour tous les goûts, de la plus minuscule cerise au pamplemousse le plus juteux. Toutes gorgées de soleil, elles se laissaient amoureusement cueillir. Leur écorce ou leur pelure était tendue à en éclater de saveur.

Les journées rétrécissaient les heures comme vêtement de laine mouillée. Et les feuilles peignaient le paysage des jaunes les plus ensoleillés, des rouges les plus diversifiés et que dire des magnifiques orangs. Quelques touches de brun et de vert complétaient à merveille le ravissant tableau. C'était l'automne !

L'odeur des feuilles mortes portait en elle des relents de printemps, d'été et des annonces de froidure. Pourtant il n'y avait ni tristesse, ni mélancolie. Il y a un temps pour chaque saison ! Le jardinier et ses arbres buvaient à chaque gorgée de vie avec une joie et un émerveillement toujours nouveau. Les racines avaient creusé profondément le sol, s'en étaient nourries et aujourd'hui un miracle naissait de chaque branche; vibrant, frissonnant d'espérance.

L'automne avait quitté l'été dans un tourbillon de feuilles multicolores, faisant place au silencieux hiver qui déjà, elles ne s'en doutaient pas encore, dissimulait un nouveau printemps.

Après cet arc-en-ciel de couleurs, d'odeurs, de cris d'oiseaux, de battements d'ailes et de bourdonnements, après cette danse effrénée de bourgeons, de fleurs, de feuilles et de fruits, les tons de bruns, de gris, de blanc leur semblaient bien ternes.

Les branches toutes engourdies de froid se plaignaient un peu de cette morne saison. Pourtant, peu à peu, avec l'aide du jardinier, elles s'aperçurent que la chute de leurs feuilles avait certains avantages, les ouvrait sur de nouveaux horizons. Cachés derrière leur feuillage touffu et l'abondance de leurs fruits, des montagnes, des lacs, des routes au lointain étaient demeurés voilés. Tout un monde inconnu, insoupçonné se déployait à travers leur branchage mis à nu. Moins occupées à grandir, à fleurir, à fabriquer, elles découvraient des fleurs et des fruits différents et tout aussi savoureux.

Un matin de décembre, elles s'éveillèrent toutes lourdes, un peu paralysées. Elles virent que leur ramure était entièrement recouverte d'une chevelure blanche. Elles cherchèrent à secouer cet intrus à première vue peu désirable.

Un cri d'admiration du jardinier les figea sur place. En y regardant de plus près, elles découvrirent que cette couche de duvet cachait, entre les replis de leur écorce, des formes d'une surprenante beauté. Ce manteau blanc scintillait comme milliers d'étoiles. Ce blanc manteau était si doux et si gai. Tout en était transformé.

Et sous cette couverture hivernale, elles sentirent soudain bourgeonner la sève.

Monique Bigras, m.i.c

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