J'ai parcouru les chemins de Champboisé. J'ai vu, j'ai écouté, j'ai touché et je me suis laissée toucher, caresser. J'ai senti et j'ai goûté. Tous les jours de la brume matinale au soleil du plein jour, j'ai arpenté tes sentiers mais rien n'attirait mon attention d'une façon particulière.

Et puis, un jour, en revenant à ma maisonnette, il était là, sur le rebord de ma fenêtre; un bâton d'encens à l'arôme de vanille laissé par un autre pensionnaire. Je l'avais bien remarqué à mon arrivée. J'en avais même savouré la délicate odeur mais je n'avais pas osé.

Ce soir là, il s'imposa à moi.
"C'est pour toi que je suis resté là. D'autres sont passés mais je me réservais pour toi. Allons ne tarde plus. Je brûle de te révéler mon secret."

"Bon, ça va, j'accepte que tu sois un cadeau pour moi et j'en suis heureuse."

Je prends un bol le remplis de terre et de roches et j'y plante le petit bâton tout noir.

"Tu n'as pas tellement d'apparence et puis, tu es si maigre. As-tu vraiment quelque chose à me dire?"

"Allume et tu verras!"

Je craque une allumette et l'approche tout doucement du bâton frémissant.

"Allez, vas-y! Ça me chauffera un peu, au début, mais ça en vaut la peine et puis ça passera."

Dès le premier contact avec l'allumette une flamme pris chair et devint vite tache de feu sur sa robe sombre. C'est alors que commença le spectacle. Du bâtonnet s'échappa d'abord un mince filet blanc au rebord légèrement bleuté qui peu à peu remplit tout l'espace de mon regard. Un voile léger et diaphane montait droit vers le ciel comme en extase puis il se mettait à danser, à virevolter, à m'amuser de ses milles pirouettes. Il se plaisait à changer de forme: de boule en spirale ou en tourbillon, il s'étirait nonchalamment en longs filaments. Chaque nouvelle création me semblait plus belle que la précédente. Parfois, timidement, il osait s'approcher jusqu'à caresser mon visage et me faire cadeau au passage d'une douce et exotique odeur de vanille.

Une figure remplaçait l'autre mais aucune ne demeurait. Elles étaient si belles, toutes enveloppées de leur vie éphémère qu'un moment je cherchai à arrêter le temps qui passe. Je tentai l'impossible et voulu en garder une, une seule dans ma main, pour le souvenir… Elle sourit, se glissa gentiment entre mes doigts impuissants à la retenir et s'échappa par la fenêtre ouverte. C'est alors que je réalisai que sa transparente présence ne me cachait pas la beauté du paysage. Et, je me plus à regarder, à travers son voile, les arbres et les fleurs, les papillons et les moineaux; même ma table et mon crayon prenait une autre apparence sans pourtant changer.

Tout passe et le bâton achevait sa course encensée.

"Quand j'aurai terminé pour toi ma brûlure, je te laisserai un secret que tu trouveras demain dans le sous-bois."

Doucement, tout doucement, bien à regret nous nous sommes quittés. Tout est redevenu comme avant. Il ne restait plus que mon bol de terre et de roches avec un peu de cendre en plus. Je me retirai pour la nuit.

Le lendemain, j'avais presqu'oublié quand, au détour du sentier, un rayon de soleil s'amusant sur une feuille ralluma la mémoire de mon coeur. Ce jeu d'ombre et de lumière me rappela mon petit ami.

"Tout passe, rien ne s'arrête. Chaque moment a ses charmes et ses beautés. Tout ce qui croise ta route, chaque personne dans sa merveille et sa blessure a pour toi un secret, rien que pour toi. Tu es, toi aussi, comme un bâton d'encens à l'odeur du mois de mai. Tu portes en toi un message qu'il te faut laisser brûler au feu de l'amour pour qu'il puisse se répandre."

Depuis, plus rien n'est pareil, à cause d'un bâton d'encens à l'odeur de vanille.

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