Quand on m'invite à choisir un siège,
je choisis toujours la chaise berçante.
Quand je suis malade,
le souvenir de la chaise berçante me réconforte.
Quand l'Avent se pointe le bout du nez,
la chaise berçante me chatouille le coeur.
Car sur les genoux de grand-maman qui me berçait,
j'ai reçu une injection d'espérance,
j'ai été consolé et j'ai chanté Noël.

Dans le coin de la cuisine percée d'une unique petite fenêtre débouchant sur un écrasant mur de briques rouges brillait sa chaise berçante vernie recouverte d'un coussin brun au dossier et au siège. Elle, ma grand-mère au visage émacié, avait toujours son tablier blanc noué à la taille. Au fil des saisons, la blanche, la jaune, la verte et la rousse, elle nous réchauffait, nourrissait notre espérance, nous enjouait, assurait la continuité sans intervenir dans nos relations avec nos parents. Deux humbles outils au service d'une gracieuse sagesse: une berceuse pour recréer le calme, un tablier pour nous remplir le nez de bonheur, un coeur plein d'écoute. Dépouillée de toute prétention, s'essuyant parfois les yeux inquiets avec le bout de son tablier en accusant " la force des oignons ", elle nous apprenait sans trop de mots à tricoter la vie avec patience et à prendre soin des fleurs... qu'à ses yeux nous étions. D'où tenait-elle cet immense trésor, cette source tellement rafraîchissante : de ses nombreuses années vécues dans le village de L'Assomption, de son inébranlable foi en Dieu, des épreuves traversées...? Sans doute d'un peu tout cela. C'était l'époque de l'escargot, cet animal qui prend le temps d'explorer les brindilles et qui se nourrit de son propre chemin. C'était l'époque de la lenteur qui croit dans l'ordinaire et qui permet de vivre sans s'agiter.

Nous sommes à l'époque de la vitesse, de la modernité, de l'efficacité et de la rentabilité. Que ferait ma grand-mère Mélanie, aujourd'hui décédée? Je l'ignore, mais je sais qu'elle me donne le goût de bercer mes petits-enfants : bercer au sens d'apaiser, de ramener le calme, de prendre le temps de consoler, d'explorer ce qui semble des broutilles pour en découvrir les enjeux. Pour éviter de se bercer d'illusions, prendre le temps avec eux de se promener dans la déception, l'échec ou la question, pour observer comment la Vie est en train d'y faire son oeuvre. Dans notre monde à la course où les parents sont souvent débordés, cette " activité " exige du temps... qu'habituellement les grands-parents possèdent. Alors!

Je sais qu'elle me donne aussi le goût de me procurer une sorte de tablier noué à la taille pour leur en mettre plein le nez de bonheur et d'espérance, pour cueillir avec eux en chaque saison les éléments nécessaires à leur croissance : l'effort dans la poudrerie qui les aveugle; la fierté de se reprendre après être tombé; l'émerveillement devant les discrètes beautés de leur vie et de la nature, devant le fumet du rôti qui remplit la maison; le silence qui permet d'entendre tomber aussi bien les feuilles rougies que les flocons de neige et qui laisse au vent de l'Esprit l'occasion de s'exprimer. Là aussi le temps est nécessaire, là aussi les grands parents ont beau jeu : nourrir, apporter un surplus d'âme, faire renifler le bonheur.

Enfin, elle me donne le goût de les écouter à sa manière. Difficile d'écouter, de disposer son coeur à accueillir l'autre sans vouloir le changer, sans faire pression, sans chercher à le gagner. Écouter son petits-fils ou sa petite-fille, marcher avec, l'accompagner gratuitement, lui être présent le temps qu'il ou qu'elle le veut, savoir le laisser s'éloigner en toute confiance parce qu'il a mariné dans l'amour. Écouter ses petits-enfants en étant conscient qu'ils ont des parents qui les aiment à leur façon à eux. Écouter, les faire bénéficier de notre expérience sans les diriger afin d'assurer la continuité de la grandeur de la Vie, de la leur, de celle de la famille, de celle du pays.

À son époque, ma grand-mère a su nous bercer, ma soeur et moi, et nous revêtir de son chaud et parfumé tablier sans prendre la place de nos parents, en s'écartant autant de ce qu'on appelle la ligne de l'autorité que de celle de la gâterie. Parce qu'elle habitait chez nous, je l'ai vue pleurer, souffrir, rire très fort. Je l'ai sentie, je l'ai crue. Je n'ai jamais comparé l'étendue de ses grands bras qui m'enlaçaient à ceux de maman. Ce dont je rends grâce, c'est du temps et de la patience qu'elle prenait pour arroser, quand c'était requis, ce que mes parents avaient semé. Et cela demeure encore plus pertinent à une époque où les parents sont secoués par un rythme de vie inquiétant.


ET MOI DANS TOUT ÇA?

Compte tenu que le rythme de vie des enfants des années 2000 est influencé par le bruit, la violence au cinéma et à la télé, la multiplication des activités après l'école et en fin de semaine, l'instabilité familiale et sociale qui engendre l'inquiétude, comment les grands-parents peuvent-ils contribuer à ramener le calme, la détente et la confiance chez leurs petits-enfants?

Grand parleur, petit faiseur, déclare le dicton. Prêcher par l'exemple est une phrase souvent entendue. Comment les grands-parents peuvent-ils s'y prendre pour nourrir chez leurs petits-enfants le sens de l'effort, la fierté, l'émerveillement, l'intériorité?

Comment les grands-parents, tout en évitant d'être agaçants et moralisateurs, peuvent-ils " éclairer " leurs petits-enfants qui vivent des déceptions et des échecs, qui se comparent avec d'autres, qui s'inquiètent de certains faits?

André Gadbois

Le Précurseur - Avril-Mai-Juin 2005

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