Le géographe des brindilles
Y aurait-il connivences entre l'escargot dans L'Éloge à la lenteur de Carl Honoré et le coeur du message de Jésus pour vivre équilibré dans le tourbillon contemporain?
Il se nourrit du chemin lui-même écrivait Jacques Lacarrière dans un très beau texte sur la vie lentissime au printemps 2002 en parlant de… l'escargot ! Et depuis je ne cesse de me référer à ce petit être apparemment pauvre, dépourvu et sans armes pour méditer sur le quotidien car nous avons mieux à faire de la vie que d'en accélérer le rythme nous rappelait Gandhi. Parcourant jusqu'à quatre ou cinq mètres à l'heure, l'escargot absorbe la terre humide de sa route et la rejette tout en avançant, ce qui lui donne le TEMPS d'admirer le paysage, de le savourer, de s'en instruire et de s'alimenter. Géographe des brindilles, il prend le TEMPS d'apprécier l'intimité des êtres et des choses qu'il rencontre SUR SON CHEMIN sans s'activer fiévreusement, attentif et contemplatif dans un monde de géants qui tourbillonnent autour de lui, protégé par une coquille rassurante. Incapable de vitesse, il sait trouver SUR SON CHEMIN les éléments nécessaires à sa croissance.
L'escargot me fascine, m'interroge, me taraude de plus en plus : que deviennent LA VIE et ma vie à moi capable de vitesse, d'accélération et de course pour gagner quoi... quelques billets ? Pour moi actif à en avoir hâte à la retraite afin d'avoir le temps de faire ce que je veux vraiment faire, que deviennent les êtres que je frôle sur mon chemin? Moi dont la conscience est tranquille parce que je n'ai pas perdu mon temps aujourd'hui ou que mon carnet de commandes est "full", qu'ai-je savouré qui a nourri mon âme? Moi soucieux de justice, de fraternité et d'engagement pour un monde meilleur, comment concilier cette orientation avec l'allure de l'escargot? Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses, mais une seule est nécessaire… lui disait le Nazaréen. Laquelle, Seigneur, laquelle ? En 200 avant ce Nazaréen, le dramaturge romain Plaute écrivait son insatisfaction : Les dieux maudissent l'homme qui trouva le premier comment distinguer les heures, et ils maudissent de même celui qui installa ici un cadran solaire pour découper et tailler mes jours en misérables petits morceaux. Je ne puis (pas même m'asseoir pour manger) sans que le soleil m'y autorise. La ville est si pleine de ces maudits cadrans…
Prendre le temps par la main
Je ne suis pas le seul à être fasciné par l'escargot et troublé par le démon de la vitesse, attiré par la vie lentissime et dérangé par les dérapages tous azimuts qu'engendre cette culture de la vitesse. Tout un courant d'opinions est en train de contester cette folie du rendement dont la vitesse est l'outil essentiel: Carl Honoré en a fait une brillante synthèse dans son livre intitulé "Éloge à la lenteur" aux éditions Marabout et dont je m'inspire quotidiennement pour ajuster ma spiritualité aux défis de notre époque.
Ne se nourrissait-il pas du chemin lui-même cet extraordinaire Jésus de Nazareth qui parcourait les routes de la Palestine, attentif aux "brindilles " rencontrées (un pêcheur, un soldat, un enfant, un chef de synagogue, une femme qui souffrait de pertes de sang depuis douze ans, un figuier, une vigne, des oiseaux...), calme et patient, privilégiant les contacts vrais, prenant le TEMPS de goûter le fond des êtres, les accompagnant dans leurs heures du moment, s'en nourrissant pour parler des affaires de son Père avec des mots accessibles et agissant pour que son verbe se réalise avant la semaine des trois jeudis ? N'y avait-il pas chez ce Prophète un équilibre, une cadence, qui le faisait se grouiller quand c'était logique et se retirer à l'écart quand la lenteur s'imposait? Et se pourrait-il que cette cadence soit issue de l'Esprit qui le faisait travailler aux affaires de son Père, un esprit de liberté qui le rendait habile à prendre le temps par la main et à l'emmener avec lui là où lui le décidait?
Prendre le temps sans le bousculer
Produire, produire et produire pour conserver la première place,... se procurer, consommer et consommer en abondance pour en jouir imposent une cadence incontournable car nous disposons d'un temps limité pour y arriver et en profiter. Cette cadence insoutenable qui finit par déséquilibrer le corps, le coeur, l'esprit, les relations, l'appétit, le sommeil, impose sa loi: le système d'abord, l'être humain ensuite.
Une telle course contre le temps est un esprit et un style de vie qui s'accompagnent de pertes importantes et de blessures profondes : c'est le chemin de la vitesse. Et si on ralentissait? Car nous sommes ce que nous consommons et le menu imposé par la vitesse est indigeste. Si on empruntait le chemin de la lenteur! Lent ne signifie pas indifférent, paresseux, pas vite, isolé, débranché, non fonctionnel, dépassé. L'éloge à la lenteur est un autre style de vie, une autre philosophie inspirée par l'insatisfaction récente de milliers d'agités désireux de vivre calmement même en ville, de s'y nourrir et d'y grandir. En 1999, Carlo Petrini a énoncé les trois grands principes de cette philosophie: le plaisir avant le profit, les êtres humains avant les sièges sociaux, la lenteur avant la vitesse. Pas contre mais avant. La démarche de l'escargot veut bellement évoquer cette philosophie, et moi je considère que celle-ci a de belles connivences avec l'Esprit de l'Homme de Nazareth.
Que voulait dire Jésus à Marthe... peut-être que la calme Marie avait raison en ce moment de prendre son temps pour un contact profond avec l'invité sur son chemin : n'est-ce pas l'essentiel de la Vie ? Que voulait-il privilégier en déclarant que le sabbat était institué pour l'homme... probablement l'être humain sur toute institution! Et que dire de sa parabole où celui dont le dur travail lui a permis de posséder cent brebis prend le temps nécessaire pour retrouver celle qui est perdue! Le chemin de la lenteur est celui du marcheur qui prend son temps pour se nourrir de ce qui se présente et qui sans cesse ajuste sa cadence pour éviter de tasser trop rapidement la personne jugée trop lente.
Texte André Gadbois