QUE SA JOIE SOIT LA NÔTRE
« La joie survient comme un don… elle nous arrive comme malgré nous, causée par autre chose que notre simple volonté. » (Agata Zielinski) Et je peux affirmer que cet « autre chose » qui suscite la joie en moi est habituellement QUELQU’UN que je prends le temps de regarder, d’écouter, de soulager, de réchauffer, de faire sourire, de libérer…
Quand j’ai vu Kevin, un enfant trisomique intégré en classe régulière grandir, réussir, se déployer, et passer du primaire au secondaire, la joie a coloré mon visage. Quand j’ai vu l’autonomie et la créativité des dix chômeurs et chômeuses que j’avais rassemblés dans un quartier appauvri pour dépanner leurs semblables tout en recevant un petit salaire, la joie a tatoué mon coeur pour la vie. Quand j’ai vu et entendu des collègues se tenir debout et ensemble en assemblée générale dire non un par un à l’autoritaire et majestueuse directrice générale, des ailes de joie me sont poussées dans le dos. Simples émotions ? petites joies passagères ? enflure orgueilleuse ? Il se pouvait… mais aujourd’hui, éloigné de telles actions sur le terrain, la joie qui coule continue de m’être donnée comme un cadeau quand j’assiste à un match de goal-ball entre enfants non-voyants; ou quand un ami alcoolique m’informe qu’il est sobre depuis 37 mois; ou quand j’entends des fêtards me dire : «Merci l’humaniste !» parce que, dans le cadre d’Opération Nez rouge, je les ai reconduits chez eux de façon sécuritaire.
L’EFFET DE LA VICTOIRE
Je m’aperçois qu’une telle joie m’est donnée quand je m’engage dans un monde bien précis qui convient à ce que je suis, dans un monde qui nourrit mon désir de vivre, où la vie mise en échec se débat pour se libérer. Comme la sève au printemps, cette joie monte et fait passer le feuillu que je suis du désir à la réalité, du bourgeon à la feuille, de la vision à sa réalisation… partielle sans doute, mais bien réelle. Elle m’augmente et m’oriente. Elle me confirme. Cette joie est l’effet de la victoire de la Vie. Ces joies passent et pourtant marquent, tatouent, motivent et campent une façon d’être dans la vie, une façon de l’envisager. Ces joies en sont arrivées avec le temps à me faire aimer et privilégier ce qui les fait jaillir sans pourtant me dispenser du combat. Elles ont grandement contribué à me faire saisir cette parole de Jésus de Nazareth : Je dis cela pour que ma joie soit la vôtre, pour que vous soyez pleins de joie. (Jn 15,11)
UNE PAROLE POUR LA JOIE
Que dit-il, ce Jésus, pour que Sa joie soit la nôtre ? Quel est ce monde dont il peut dire avec joie : Comme je suis bien avec eux ? Avec le concile Vatican II, nous pouvons affirmer que c’est l’Homme considéré dans son unité et sa totalité, l’Homme, corps et âme, coeur et conscience, pensée et volonté, qui constitue l’axe de la vie du Nazaréen; et ce concile prend le temps de préciser finement que les pauvres et tous ceux qui souffrent méritent toutefois une affection particulière. (L’Église dans le monde de ce temps, par. 1) La parole que ce Jésus adresse à « son » monde puise ses racines loin dans l’histoire de son peuple meurtri : Alors les sourds entendront… les yeux des aveugles verront… les humbles se réjouiront… les plus pauvres exulteront… (Is 29,18-19) Et encore : Ils n’auront plus ni faim ni soif… Yahvé prend en pitié les affligés… (Is 49,10-13) Puis : Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, panser les coeurs meurtris, annoncer aux captifs l’amnistie… annoncer une année de grâce… (Is 61,1-2) Voyant les foules du haut d’une montagne, entouré de ses disciples il fait siens ces propos d’Isaïe qui annoncent un bonheur certain en soulignant toutefois que l’Homme a la responsabilité d’en réaliser de plus en plus le contenu: Oui, tenez bon, vous les pauvres, les doux, ceux et celles dont la souffrance est grande, car la Terre promise vous sera donnée. Et vous, les affamés de justice, les passionnés de réconciliation, les artisans de paix, les coeurs purs, continuez d’être ainsi, vous êtes sur le chemin, et communiez à ma joie car déjà vous êtes en train de faire lever le Royaume de mon Père. Oui, joie à vous même quand votre implication vous cause des déchirements car il ne peut en être autrement. Heureux êtes-vous !
VOILÀ LA CHAIR DE MA CHAIR!
En voyant Ève, Adam a déclaré : Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! Voilà celle qui fait ma joie ! Serait-ce épouvantable et disgracieux de penser que sur cette montagne qui lui permettait de COMMUNIER à l’Humanité et de parler à ses disciples, Jésus aie pu se dire intérieurement : Voilà la chair de ma chair ! Voilà ceux et celles dont je veux le bonheur ! Au quotidien, Jésus a trouvé sa joie à nourrir l’espérance, à rafraîchir les épuisés, à réconcilier et à libérer, à relever la dignité aux exclus, à donner du pain à ceux qui avaient faim et à donner la faim à ceux qui avaient du pain (abbé Pierre), à convier au partage et à la reconnaissance de l’égalité de tous et de toutes devant son Père. Cette joie qu’il y a trouvée, il la donne en abondance à tous ceux et celles qui contribuent à HUMANISER cette immense famille que sont les peuples de la Terre. À ses disciples qui le font en mémoire de Lui, et aussi aux hommes et aux femmes de bonne volonté qui le font par solidarité avec le genre humain car chaque fois que vous avez agi de la sorte avec le plus petit de mes frères, dira un jour le Fils de l’homme, c’est à moi que vous l’avez fait. (Mt 25,40)
À propos de l’auteur, André Gadbois : Marié et père de deux enfants, André a une grande expérience en enseignement; 20 ans auprès des enfants en difficultés d’apprentissage et 10 ans comme directeur d’école. Il est impliqué en pastorale, dans le catéchuménat de l’Église de Montréal et directeur du journal Le Sénevé. Il collabore à la revue Le Précurseur.
Le Précurseur
Janvier - Février - Mars 2007