Chuño et bette à carde en altitude

Pour donner à des femmes autochtones d'Amérique du Sud de l'autonomie, un sentiment de fierté et une reconnaissance sociale par leurs communautés d'appartenance, Elmire Allary, m.i.c. imagine des projets… inusités.

Après diverses expériences missionnaires à l'étranger et au Québec, Elmire part en octobre 1981 pour le Pérou, à Yauri dans le département du Cuzco.

L'aventure andine
À 3 900 m d'altitude, dans la rareté d'oxygène, le froid et la désolation de l'altiplano des Andes, elle doit d'abord s'adapter physiquement. Une fois remise sur pied, avec ses compagnes MIC, elle cherche où s'impliquer, observant, écoutant, vivant avec les autochtones quechua. La nécessité de remédier aux sérieuses lacunes dans l'alimentation apparaît clairement. Chuño (patate amère déshydratée typique de la région) et viande de lama ou de mouton composent le menu quotidien...

Elle conçoit donc un projet de "jardins communautaires et familiaux", appelés huertas en espagnol. De concert avec l'ambassade du Canada qui accepte de financer l'initiative, elle commence à former des femmes. Pendant des mois, aidée d'une promotrice locale et d'un sociologue, soutenue par un matériel adéquat (des semences, un téléviseur, un lecteur de vidéo ainsi que les vidéos de langue quechua, et une batterie d'auto, car l'électricité n'existe pas dans les Andes), elle met son projet en route.

Les débuts sont ardus. Bien des facteurs engendrent des difficultés, parmi lesquels le manque d'expérience de ces femmes dans la direction et la coordination de projets communautaires - un domaine réservé aux hommes depuis toujours. Également, l'absence de modèles à imiter les oblige à tout apprendre, à tout découvrir par elles-mêmes. Par exemple, inventer de petites serres, protéger les jardins des animaux andins qui mangent les récoltes...

Ces femmes travaillent d'arrache-pied, ne se décourageant pas. Trois ou quatre ans plus tard, le succès couronne leurs efforts : elles parviennent à l'autonomie en achetant les semences avec les gains de vente de leurs produits alimentaires.

Un vent de changement

Avec le temps, on constate, raconte Elmire, que par le biais d'une meilleure alimentation, on influence positivement bien d'autres aspects de la vie. Les projets de formation mis sur pied pour promouvoir la reconnaissance de la femme par la société améliorent l'éducation des enfants, la santé, l'éducation de la vie chrétienne, etc. Dans notre projet, il y a la prière quotidienne, un temps pour méditer sur l'attitude de Jésus de Nazareth qui, en son temps, a pris parti entre autres pour les femmes. Ces Andines comprennent maintenant qu'elles ont une place ainsi que des droits et des devoirs dans la société. Les huertas sont pour elles un moyen concret et intéressant pour nourrir leur famille, mais leurs répercussions dépassent l'unique désir d'améliorer l'alimentation.

Changer les habitudes alimentaires d'une communauté demande patience et persévérance. On n'apprivoise pas du jour au lendemain le goût nouveau de la carotte, de la betterave, du chou, de la laitue, du radis, de la bette à carde - les quelques légumes capables de pousser dans les Andes. Les premiers, les enfants en apprécient la saveur. En route pour l'école, ils cueillent au passage une carotte, mangent des feuilles de laitue sous le regard sceptique de leur mère ou grand-mère. Lentement, les villageois se convertissent... Des légumes apparaissent même au menu des restaurants du village !

Les participantes au projet, une trentaine par village, se sentent valorisées. Ce travail, c'est le leur, il leur appartient en propre. S'ils le désirent, les hommes peuvent y collaborer, mais la responsabilité des huertas relève des femmes. Conséquemment, dans les familles de ces "jardinières", la relation homme-femme se transforme peu à peu.

Autre qui sème, autre qui récolte

Le temps de préparer la terre, de la semer, puis de partir, telles des nomades, les MIC se retirent de Yauri après 19 années de présence. Le ministère de l'Agriculture, très intéressé par la nouveauté des huertas, reproduit le projet dans d'autres régions du Pérou.

Pour les missionnaires, la reprise en main et la poursuite d'une initiative missionnaire par une instance locale est signe de réussite. Elmire quitte donc le Cuzco avec la sérénité du devoir accompli, sachant que, grâce aux huertas, des femmes se tiennent maintenant debout et ne seront plus jamais les mêmes.

Nouvel élan,
même direction

Poursuivant dans la voie de la promotion de la femme, Elmire s'insère dans un autre projet missionnaire, cette fois à Cochabamba en Bolivie, à l'Instituto de Educación Rural (IER), fondé en 1958 par un prêtre bolivien pour venir en aide aux jeunes paysans quechuas qui vivent pauvrement et très isolés dans les campagnes avoisinantes. En 1976, l'arrivée des MIC à l'IER donne un second souffle à cet institut qui, graduellement, s'oriente vers la formation professionnelle des femmes.

Affilié au ministère de l'Éducation, l'IER accueille près d'une centaine de jeunes campagnardes pensionnaires de 16 ans et plus qui n'ont pu poursuivre leurs études. Grâce à cette formation, elles peuvent décrocher un emploi et occuper une place dans la société. Trois techniques sont offertes.

Pour celles qui ont terminé prématurément le primaire:

L'IER offre des cours de couture, tricot, broderie, tissage en alternance avec les matières principales : étude de la langue (espagnol), des mathématiques, des sciences et de la catéchèse. De plus, un technicien agronome dispense des notions d'agriculture appliquées dans la création et l'entretien d'un grand potager.

Un seul critère d'admission : que chacune soit envoyée à l'IER par sa communauté ou par une ONG afin que, à son retour dans son village, elle s'engage auprès des siens, enseignant ce qu'elle a appris et animant les célébrations religieuses, car les campagnes, très isolées par la géographie montagneuse, reçoivent très peu de visite de prêtres.

Pour celles qui s'engagent dans des études secondaires :

Deux années de cours en techniques vétérinaires sont offertes. Première année : pure théorie, deuxième année : théorie et pratique, soit sur de petites fermes avoisinantes, soit à FIER qui possède du bétail et même un poulailler de 6000 poules !
Au terme de leur formation, certaines travaillent en équipe de deux comme vétérinaires itinérantes. D'autres, embauchées par une municipalité, assure la santé animale. Les campagnes de vaccination qu'elles organisent leur permettent de rencontrer des cultivateurs pour partager avec eux des connaissances nouvelles en soins animaliers.

Pour celles qui choisissent le domaine de la santé :

Il existe une formation pour devenir infirmière auxiliaire au terme de laquelle un titre officiel, décerné par le ministère de la Santé de Bolivie, permet aux jeunes diplômées de travailler dans des Centres de Santé en milieu rural et dans des hôpitaux. Pour ces jeunes femmes, c'est franchir un grand pas vers l'autonomie et la dignité.

Il n'est pas facile d'initier des changements, surtout en matière de comportement, explique Elmire, Travailler à la promotion de la femme, dans des milieux éloignés, à peu près abandonnés, demande de croire d'abord à la dignité inhérente à toute personne et de vouloir de toutes ses forces l'épanouissement intégral des personnes. Pour moi, cela demeure possible parce que Jésus de Nazareth m'a montré, par sa vie et son enseignement, que l'être humain créé à l'image et la ressemblance de Dieu est ce qu'il y a de plus grand sur cette terre.

Présentement en repos au Canada, Elmire retournera au Pérou à l'automne prochain. Souhaitons-lui d'autres inspirations aussi originales et lumineuses !

Entrevue avec Elmire allary, m.i.c., par Marie-Eve Homier
Article de la Revue Le Précurseur
Janvier-Février-Mars 2006

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