Soin des pieds et des coeurs

Félix Leclerc, notre célèbre poète québécois, chantait: Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé. Aujourd'hui bon nombre d'itinérants pourraient rythmer sur la guitare leur longue marche quotidienne d'une rue à l'autre et d'une station de métro à l'autre. Des pieds endoloris, mal chaussés qui réclament des soins physiques, mais aussi des soins pour ces coeurs meurtris.
par Marie-Paule Sanfaçon, m.i.c.

Le phénomène de l'itinérance

L'itinérance, c'est un problème qui s'aggrave… Un phénomène social difficile à cerner, car chaque cas est unique. Cependant, certains critères généraux caractérisent l'itinérance : manque de logement, faibles revenus, problèmes de santé mentale, d'alcoolisme ou de toxicomanie, etc. Les sans-abri n'appartiennent à aucun groupe stable. À Montréal, on en compte au-delà de 30,000, dont plusieurs jeunes et, depuis peu, des femmes s'ajoutent au nombre. Parmi tous ces infortunés de la vie, quelques-uns vivent dans la rue par choix, pour être libres; d'autres, pour contester la société de consommation.

De plus, la hausse du coût de la vie contribue à accroître la pauvreté de la population. Les services sociaux ne sont pas toujours en mesure de faire face à l'expansion de l'itinérance, surtout dans les grandes villes. Un problème qui se mondialise !

Une question de confiance

Depuis décembre 1997, quelques infirmières spécialisées en soins de pieds forment une équipe au service des itinérants de l'Accueil Bonneau, à Montréal. Elles veulent soulager ces indigents et leur donner l'occasion de redécouvrir leurs valeurs profondes. La direction du centre accueille à bras ouverts cette offre généreuse répondant à un réel besoin. Souvent des pieds reflètent des souffrances plus profondes.

Au début, ce n'est pas facile! Le soin de pieds n'entre pas dans la tradition ni dans les options des habitués du centre. Il faut donc gagner leur confiance. Qui sera l'audacieux, le premier à se présenter? Petit à petit quelques-uns osent. Ceux qui souffraient le plus, sans doute. Ils sont bien gênés de montrer leurs pieds souvent mal chaussés et mal entretenus!

Ils nous arrivent défaits, tristes, sans enthousiasme, je vous l'assure, dit une infirmière. Mais après quelque temps, les itinérants nous disent : Comme ça fait du bien! Nous sommes chanceux de vous avoir! De leurs mains expertes, les infirmières manient allègrement leurs instruments, appliquent une crème hydratante : cors, callosités, crevasses, oeils-de-perdrix, ampoules s'estompent... Quel bien-être pour ces démunis ! Puis, une coupe d'ongles et un bon massage complètent ce traitement si apprécié.

Un champ apostolique exceptionnel

Dans un climat amical et chaleureux, la clinique de soins de pieds se tient un samedi matin par mois; un espace a été aménagé à cette fin. Gaétane Perron, m.i.c., est l'une des pionnières de ce champ apostolique. Depuis 10 ans, fidèle à son poste, elle est heureuse de donner temps et amour à ses clients. Gaétane traite aux petits oignons les pieds meurtris tout en offrant un peu de baume aux coeurs solitaires et malheureux. Pour quelqu'un qui marche 30 km par jour, les pieds sont aussi importants qu'une auto, se dit-elle. La tâche ne la rebute jamais. À la suite de Jésus lavant les pieds de ses apôtres, Sr Gaétane éprouve la joie profonde d'aider les autres. Sa récompense? Lire sur leur visage toute la reconnaissance du monde.

Une soixantaine d'itinérants viennent régulièrement à la clinique improvisée. Pour sa part, Sr Gaétane constate : On pourrait venir chaque semaine et on aurait toujours des clients. On ne refuse personne. Actuellement, leur nombre augmente; on fait la file pour se faire soigner. Tous ceux qui se présentent sont accueillis sans discrimination et sans se faire poser de questions. L'un d'eux, Jean-Marc, disait : Tous mes "chums " viennent. Ils m'ont dit que ça leur faisait du bien, alors je me suis dit que j'allais l'essayer. La publicité est gratuite et efficace : elle se fait de bouche à oreilles.

Une hausse d'estime de soi

Mais au-delà du confort des pieds, la clinique permet à sa clientèle de retrouver de la dignité. Ils se sentent revalorisés. Après une bonne douche, ils passent au vestiaire pour obtenir souliers et vêtements propres. Puis, ils prennent un bon repas chaud dans une atmosphère familiale.

Pour les infirmières, ces rencontres deviennent une source d'expérience clinique unique et la base d'un réseau d'échange professionnel exceptionnel. Un bénévolat gratifiant au dire des sept infirmières impliquées dans ce projet d'entraide !

Sr Aurore Larkin, s.g.m., nouvelle directrice de l'Accueil Bonneau, affirme : Un tel service peut contribuer à hausser l'estime de soi des itinérants. Le message envoyé c'est : Tu vaux la peine qu'on fasse quelque chose pour toi. En soignant les pieds, les infirmières bénévoles rejoignent les coeurs qui souvent ont bien besoin aussi de guérison…

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