Informaticienne… à 94 ans

C'est une petite femme discrète, assise devant un ordinateur au secrétariat de la revue Le Précurseur, à Pont-Viau. Voulez-vous savoir dans quel numéro a paru tel article de la revue ? Telle photo ? Demandez-le-lui ! L'information jaillit spontanément de sa mémoire ou il ne lui faut que quelques minutes pour la trouver dans sa base de données. Jamais découragée ni fatiguée, toujours prête à aller au bout d'une recherche, elle est la mémoire vive de la revue : Sr Cécile Martel, 94 ans. Je l'ai interviewée pour vous.
par Huguette Turcotte, m.i.c.

H.T.: Sr Cécile, vous êtes certainement la plus vénérable informaticienne de la communauté, peut-être bien de la ville de Montréal et même de la province de Québec. Comment avez-vous développé votre expertise en ce domaine ? Et depuis quand ?

C.M. : Ma curiosité naturelle m'a peut-être poussée, car j'ai toujours eu le goût de la lecture. Je me souviens du plus beau cadeau reçu à Noël dans mon enfance : un gros livre de contes qui me suivait partout. Jeune fille, j'ai vite épuisé les ressources de la bibliothèque paroissiale. Aujourd'hui, comme je ne risque pas d'épuiser Google, je continue de satisfaire ma curiosité et d'augmenter mes connaissances à l'échelle de la planète. Pour une missionnaire, c'est passionnant!

H.T. : Justement, parlez-moi de votre feuille de route comme Missionnaire de l'Immaculée-Conception. Avant d'apprivoiser l'ordinateur du Précurseur, la mission avait quels visages pour vous ?

C.M. : Des visages chinois d'abord. Je suis arrivée en Chine, à Tsung Ming, une île proche de Shanghai, en janvier 1947. Les mic y étaient depuis 1928 et s'occupaient d'une crèche, d'un orphelinat et d'un dispensaire. C'était peu de temps après la guerre et les soeurs n'avaient pas encore eu de communication avec la Maison Mère. Nous leur avons appris la nouvelle du décès de notre fondatrice, Délia Tétreault, survenu en 1941. Je n'ai eu que le temps de me mettre à l'étude de la langue, car dès l'année suivante, la jeune communauté de religieuses chinoises était en mesure d'assumer la responsabilité des oeuvres. Nous avons donc quitté Tsung Ming pour aller recommencer ailleurs. Pour moi, cet ailleurs fut Manille, aux Philippines, où j'ai abandonné l’étude du chinois pour celle de l'anglais.

Aux Philippines, j'ai travaillé jusqu'en 1972. Je n'oublierai jamais mon séjour à Sapang Palay, à 56 km de Manille. Plusieurs milliers de familles pauvres, établies sur des terres gouvernementales, avaient été déportées là et vivaient dans une grande détresse. Grâce à l'intervention d'une compagne, Sr Carmen Castonguay, un Centre d'aide a pu être bâti et servir de relais pour la distribution de nourriture, de vêtements et de médicaments. Le Centre Immaculée-Conception a ensuite organisé des ateliers de couture où les femmes pouvaient gagner un petit salaire et subvenir aux besoins de leur famille. J'y ai travaillé quelques années et j'en garde un souvenir impérissable. De retour au Canada en 1972, j'ai entrepris une troisième carrière à la promotion de la revue, surtout dans mon diocèse d'origine, Joliette. Nous visitions les familles à domicile; j'aimais bien cet apostolat qui permettait d'écouter les gens et de leur apporter souvent des paroles de réconfort. Quand j'ai dû y renoncer, après treize ans sur les routes, j'ai donné un service au secrétariat.

H.T. : Et c'est là que vous avez rencontré votre premier ordinateur. Vous vous en souvenez ?

C.M. : Oui, c'était en 1985, un Tandy ! Je m'y suis initiée toute seule avec les manuels d'instruction. Il y avait aussi des cours à la TV et l'aide occasionnelle de notre aumônier de l'époque, le P. Fernand Gaudry, p.m.é., un expert qui pouvait solutionner tous les problèmes. J'ai été tout de suite fascinée, captivée par les possibilités de l'informatique. Et cela m'a incitée à créer une base de données de toutes les photos publiées dans la revue depuis le premier numéro, en mai 1920. Le 500e numéro a paru en 2007 : un record pour une publication canadienne de femmes !

H.T. : Je comprends maintenant pourquoi et comment vous êtes devenue une véritable « mordue » de l'ordinateur... à 94 ans ! Je peux même confirmer votre témoignage, car je me souviens que vous aviez toujours un livre ou une revue à la main quand je vous ai connue à Manille, en 1953. Et plus tard, quand nous nous sommes retrouvées au Canada, vous avez été une recherchiste émérite pour la rédaction de l'histoire de nos missions de Chine. Entre autres, vous avez dressé la liste complète de toutes les m.i.c. qui ont vécu dans ce pays, avec les dates et les lieux de leur séjour. Et cela sur un ordinateur qui pourrait aujourd'hui trouver place dans un musée. Il fallait le faire ! Je profite de notre rencontre pour vous remercier encore de ces services exceptionnels… Mais, est-ce que vous envisagez de prendre un jour votre retraite ?

C.M. : Je n'aime pas ce mot s'il signifie « ne rien faire »... Je crois que c'est une question de mobilité et de lucidité. Récemment, un manque d'équilibre a provoqué une chute et mon changement de statut dans notre système de santé mic. D'autre part, ma surdité rend les contacts sociaux difficiles. Mais cela ne m'empêche pas de promener ma canne dans les corridors du couvent de Pont-Viau et de m'asseoir devant l'ordinateur : là, je retrouve la liberté de ma jeunesse ! Je parcours le monde comme autrefois et je rends grâce pour l'intelligence des humains qui ont inventé la science de l'informatique ! J'aimerais bien poursuivre encore quelques années, pourvu qu'il y ait un ordinateur pas trop loin… et des joueuses de cartes comme voisines !

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