En août 2005, un couple chinois sonne à la porte du couvent des MIC de Laval. Après des années de recherches, ils ont enfin trouvé la bonne adresse. Sr Jeanne Bouchard, sans le savoir, sera l'héroïne d'un récit très étonnant.

Soeur Jeanne en Chine

Le 14 octobre 1939, sur le quai de Vancouver, six missionnaires de l'Immaculée-Conception montent à bord de l'Empress of Russia. Nous sommes en guerre depuis un mois, mais qu'importe! Sr Jeanne Bouchard, âgée de 26 ans, part pour faire connaître son Seigneur au peuple chinois. Elle contemple son anneau de profession et son diplôme d'infirmière récemment reçus. Elle est loin de St-Éloi, son village natal, celle qu'on appelle désormais Sr Saint-Charles-de-Milan.

En Mandchourie, elle apprend la langue et travaille dans deux dispensaires. Mais la montée du communisme dans le nord de la Chine et la guerre qui s'ensuit avec l'armée nationaliste sont une menace pour les missionnaires. En 1947, alors que le siège de Szepingkai oblige les Soeurs à vivre dans les caves à charbon de l'évêché, le Conseil général MIC au Canada décide de les rapatrier. Sr Jeanne est du contingent de trente Soeurs qui quittent la Mandchourie dans des circonstances dramatiques : partir pour Moukden en camions, de là à Shanghai et finalement trouver un refuge temporaire chez les Soeurs de Tsung Ming, fait partie des pages héroïques de notre histoire communautaire. Les fugitives sont assignées à Suchow et Canton dans le sud de la Chine, à Hong Kong, aux Philippines et au Canada. Sr Jeanne est nommée à la léproserie de Shek Lung en Chine. À la surprise de toutes, elle exulte. Soigner les lépreux, c'est son rêve ! À travers la guerre, les meurtres, les bombardements, les attaques de brigands, la famine et les pénuries de toutes sortes, Sr Jeanne et la petite équipe MIC pansent les plaies, donnent des injections, encouragent les uns et les autres.

Un départ déchirant

Le 3 juin 1952, les quatre soeurs de la léproserie sont remplacées par une direction communiste et expulsées de la Chine. Au même moment, à travers le monde, les MIC fêtent le 50e anniversaire de leur fondation, mais pour Jeanne et ses soeurs, c'est tragique; les M.I.C. oeuvrent à Shek Lung depuis 1913 et doivent maintenant tout abandonner. Nouvelle destination : Hong Kong.

Dans cette grande ville, Sr Jeanne aide les réfugiés entassés dans des abris de fortune avec Sr Laura Thérien, m.i.c. Lors de ses visites dans les hôpitaux, elle retrouve des patients de la léproserie et forme un réseau d'entraide. Des dons de l'organisme d'aide aux lépreux de Raoul Follereau, et d'autres sources, sont envoyés aux malades et aux pauvres et rejoignent jusqu'à 2000 lépreux.

L'amour de Sr Jeanne pour ses " enfants " de Shek Lung ne s'est jamais démenti. Revenue parmi nous au Canada en 1999, elle raconte avec joie sa vie en Chine. Elle avait tant donné.

Une lettre mystérieuse

Le 25 juin 2005, une lettre adressée à mon nom provenant de la Colombie Britanique arrive dans le courrier. Intriguée, j'ouvre : Soeur Huguette, mon nom est Philip Fung. Je suis né à Hong Kong, il y a 47 ans. À trois mois, j'étais très malade. Ma mère est allée à l'Hôpital Kwong Wah pour me faire soigner. Une soeur catholique est venue et m'a baptisé parce que j'allais mourir. Elle a donné une note à ma mère comme preuve du baptême. À la surprise de ma famille, je pris du mieux. Ma mère très pauvre me donna en adoption à un couple sans enfants de religion anglicane. Puis j'ai émigré au Canada en 1993 et trouvé du travail dans un hôpital de Vancouver. L'année suivante, j'ai épousé Pauline une catholique. Je voulais me convertir. Ma mère biologique décida en 2000 de me faire le récit de mon baptême, de mon adoption et elle m'a montré la note signée par Soeur Saint-Charles-de-Milan le 12 mai 1958. J'étais donc baptisé catholique !... Cet été, je dois me rendre à Toronto et j'aimerais retrouver ma bienfaitrice. L'archevêché de Vancouver m'a donné votre nom. Pouvez-vous m'aider?

J'appelle immédiatement. Philip est au bout du fil : J'ai reçu votre lettre. La soeur que vous cherchez est ici dans notre couvent! Elle se nomme maintenant Sr Jeanne Bouchard et elle a 92 ans. Philip hurle presque : Pas possible ! Dieu a exaucé mes prières !

Une rencontre émouvante

Le 23 août 2005, Philip et Pauline arrivent au couvent. Au fil d'une conversation, Philip avoue avoir subi un choc, il y a cinq ans, en apprenant son adoption. Il n'est ni orphelin, ni fils unique, comme il l'avait toujours cru. Je lui demande pourquoi voulait-il tant retrouver Sr Saint-Charles-de-Milan? ? Après mon baptême, relate-t-il, alors que j'étais mourant, ma mère m'a vu bouger. Je crois que Sr Jeanne a voulu me donner le Ciel et qu'elle m'a aussi ressuscité ! J'admire les missionnaires qui sont venues en Chine. C'était très difficile à cause des coutumes, de la langue. J'ai compris cela quand j'ai émigré à Vancouver.

À la visite au Tombeau de Délia Tétreault, notre Fondatrice, Philip s'exclame : Je connais ce portrait. Il était à l'hôpital où j'ai trouvé mon premier emploi. J'ignorais que Délia Tétreault avait fondé cet hôpital pour les Chinois et que "ma" soeur était la sienne. C'est merveilleux !

Le lendemain, Philip et Pauline se présentent à la chambre de Sr Jeanne avec une imposante gerbe de fleurs. Elle les attend dans son fauteuil. Très respectueusement, Philip s'agenouille devant elle et lui dit en cantonais : Merci pour mon baptême. Merci d'être venue en Chine. Il dépose les fleurs devant elle et très ému sort un papier: Voici le certificat que vous avez donné à ma mère le 12 mai 1958. Le reconnaissez-vous ? Souriante, Sr Jeanne lui dit: Oui ! Oui ! Je suis tellement heureuse de vous voir. Pauline et moi immortalisons, avec notre caméra, ces moments délicieux, difficiles à décrire.

Lors de sa dernière visite, Philip offre à Sr Jeanne une lampe en forme d'ange dont les ailes se déploient au-dessus d'un berceau : Vous avez été mon ange, Sr Jeanne. En regardant cette lampe, pensez à moi. Continuez de toujours nous protéger, Pauline et moi.

Huit mois plus tard, le 13 mai 2006, à quelques jours de ses 93 ans, Sr Jeanne nous a quittés subitement. Informés de son décès, Philip et Pauline témoignent leurs sympathies par l'envoi d'un magnifique arrangement floral avec ces simples mots : Reconnaissance de votre fils chinois.

par Huguette Turcotte, m.i.c.

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