En chacune des personnes que nous rencontrons, il y a un grand mystère qui est là et qui vit. Toute une éternité ne saurait nous le révéler. La magie, c'est de s'y attarder, et de simplement accueillir cette parcelle de mystère.

Ce principe, Léontine l'a saisi tout de suite lorsqu'elle est débarquée à Mzuzu au Malawi, un pays situé en Afrique centrale. Là-bas, elle ne travaille qu'à une chose : faire du beau avec ce que le Créateur lui offre.

Mon grand rêve de jeunesse, c'était de marier un cultivateur comme mon père. Je suis finalement entrée chez les MIC. Mon père m'a transmis une chose que j'ai cultivée toute ma vie: faire du beau à partir de rien... tout comme Dieu. Ce tempérament d'artiste m'a suivie jusqu'en Afrique.

C'est en 1970 qu'elle part pour ouvrir un Centre de livres dans un minuscule bureau où elle pourra donner libre cours à son talent artistique. Tout en travaillant à la pastorale, elle découvre les talents cachés des jeunes habitants : Dans le fond, mon but est d'inciter les jeunes à trouver comment ils pourraient être utiles à leur société.

Mon capital, c'est moi !

Les jeunes n'ont pas de moyens, pas d'argent, pas d'atelier, pas de matériel. Comment créer à partir de rien? Léontine, elle, le sait ! Ils me disent ne pas avoir de capital pour commencer. Comment veux-tu qu'on travaille? me répètent-ils. Ces objections-là, Léontine les a toutes entendues. Comme tous les jeunes du monde entier, on trouve toujours des raisons pour rouspéter quand on brasse nos convictions. Moi, je leur réponds qu'ils ont le plus gros capital qui soit: eux-mêmes ! Il faut le développer et agir!

On a tout ce qu'il faut dans la nature pour actualiser nos talents. Nous prenons ce qu'il y a sur place. J'avais le meilleur des prétextes pour commencer à agir: leur montrer qu'on peut faire quelque chose avec ce qu'on a dans la nature. On n'a pas de colle? Qu'à cela ne tienne ! On en fabrique avec de la farine de manioc. La colle est parfaite pour l'art plastique ou pour relier les livres. On ajoute un peu de sève de l'arbre frangipane ou du jus de bananier, et la colle est encore plus solide.

Jésus est noir !

Christopher n'a pas réussi sa huitième année et est sans talent, disait-il. Je lui ai tout fourni, raconte Léontine, ma peinture et un peu d'argent pour acheter du matériel. Je voyais bien qu'il avait du talent, car depuis deux ans il dessinait sur le sol tous les jouets qu'il voyait. Dès ses débuts, l'Hôpital St.John l'embauche pour peindre les murs de l'institution. Sur ses peintures, Jésus est Noir! Que ce soit sur la façade de l'hôpital où il représente Jésus guérissant les malades, ou bien sur un des côtés où l'on voit Jésus qui s'entretient avec la Samaritaine, ou encore Jésus ressuscité... Jésus est toujours Noir.

Léontine y tient. Dans les peintures de Christopher, Jésus doit être Noir. Il est accusé et mis à mort par des Noirs... Plusieurs ont été scandalisés par cette peinture. Si Jésus est Blanc, cela veut dire qu'il a été condamné par les Blancs et que les Noirs n'y étaient pas. Ce qui veut aussi dire que Jésus est venu pour racheter les péchés des Blancs ! C'est absurde! Le Seigneur ne nous a-t-il pas dit: Qui me voit dans mon frère, me voit. Je leur ai demandé si leur voisin était Noir... Ils m'ont répondu que oui... Alors, si ton voisin est Noir et que Jésus est ton voisin, ça veut dire que Jésus est Noir!

Jésus Noir c'est la véritable inculturation. Les missionnaires, en voulant bien faire, ont toujours imposé une vision occidentale du Christ. Léontine veut que Jésus soit à tous et pour tous. Donc, chaque passant qui admire les peintures de Christopher est bien obligé de se questionner personnellement sur ce Jésus... qui est comme eux : Noir!

Christopher est devenu autonome. Il est la preuve vivante qu'avec un talent, on peut gagner sa vie. Il ne suffisait que d'un petit coup de pouce... de Léontine !

Des leaders qui donnent au suivant

Léontine ouvrit aussi sa porte aux handicapés, dont Mike, aveugle, qui confectionne des cartes de souhaits avec du papier recyclé et du papier de bananier.

Hasting s'est présenté en déclarant ne pas avoir d'instruction. Il voulait tout de même faire quelque chose... mais quoi? Léontine lui confia la construction des étagères et lui enseigna à recycler le papier que l'imprimerie voisine jetait à la poubelle. Un an plus tard, de retour dans son village, Hasting construit une cabane où il enseigne la méthode de recyclage du papier. Avec ça, il confectionne des abat-jour qui se vendent comme des petits pains chauds.

À force de donner au suivant, plusieurs Centres ont vu le jour. Léontine s'est dotée d'une équipe du tonnerre : un professeur bénévole qui traduit le français en Tumbuka, une entente avec un imprimeur local, une équipe de prévention du SIDA et de l'abus de drogues et des bénévoles qui enseignent l'art de célébrer des funérailles !

C'est fou ce qu'un petit Centre de livres peut faire ! Léontine souhaite en ouvrir un dans chacune des 14 paroisses environnantes. Paradoxalement, pour elle, l'objectif sera atteint lorsque les Centres fermeront leurs portes ! Pourquoi donc Léontine ? Parce que le but c'est que les jeunes partent dans leurs villages avec leur connaissance pour donner au suivant. Ce sera ça, la vraie réussite !

Faire du beau avec ce que le Créateur lui offre. Le Créateur lui a offert des frères et des soeurs. Avec eux, elle a su faire sortir le plus beau. À leur tour de faire de même.

par Brigitte Bédard
Le Précurseur
Octobre - Novembre - Décembre 2006

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