Quand tourne le vent (1re partie)

Ma chaloupe vogue, légère, sur les eaux calmes du petit lac des Baies dans la belle région de Lanaudière. Une douce brise caresse mon visage. Le soleil, dans un ciel d'azur, se contemple au miroir de l'eau y faisant scintiller mille diamants. Le jeu d'ombres et de lumières des sousbois qui ceinturent le lac me fascine : image de ma vie. Soudain, un frisson agite l'eau : le vent s'élève. Un moment, il semble tourner en rond pour ensuite décider de ramener le lac vers sa source. Il faut rentrer. Le ciel se couvre et c'est l'orage. Ballottée par les vagues, surgissent mes souvenirs.
par Louisa Nicole, m.i.c.

Au pays du Soleil levant

Le gond d'un temple shintoïste appelant à la prière rompt le silence matinal. Une vie trépidante recommence. Je ne puis l'oublier : je suis au Japon. Après les longs apprentissages de la langue, les années d'études en théologie à l'université des Jésuites de Tokyo, je me retrouve à Koriyama, ville située au nord de la capitale, dans la préfecture de Fukushima. Je demeure, avec deux soeurs japonaises, à l'orphelinat que la dernière guerre mondiale avait incité nos soeurs à ouvrir. Le trajet en vélo me conduisant à l'école maternelle dont je suis responsable me donne de l'énergie. Qu'ils sont attachants ces deux cent quarante bouts de choux de trois à six ans ! Le soir, je me plais à dorloter les jeunes de l'orphelinat privés d'une maman bien à eux et d'une famille. C'est avec tous ces petits que je vis mes premières expériences missionnaires : mes bons coups et mes bêtises aussi. Je vous en fais grâce.

Un petit paradis

En avril 1988, on me confie la supervision du campus Saint-François-Xavier ( Xaverio ) de Koriyama avec la direction des sections primaire et secondaire. J'y enseignais déjà Bible et religion. J'héritais d'une école toute neuve et moderne, aux grands espaces, construite au milieu des vertes rizières. Cependant, le défi d'emmener notre clientèle en dehors de la ville tempérait l'emballement de la nouveauté. Grâce à Dieu, à mes devancières, la réputation de l'école l'emporte de sorte que pendant mes douze années de service, les élèves ont continué d'affluer.

Bien sûr, une oeuvre d'éducation n'est jamais de tout repos. Mais quel bonheur j'ai éprouvé à travailler avec des personnes qui portaient au coeur un même idéal : rendre les enfants heureux. Complètement dédiés à leur mission, les professeurs japonais ne comptaient ni leur temps ni leurs efforts pour ajouter au sérieux de la vie étudiante une note de joie et de satisfaction. Aux cours soigneusement préparés s'ajoutaient les sports, les expositions d'art, de calligraphie, le festival de chants et de musique, les spectacles où tous les enfants, sans exception, avaient un rôle à jouer, sans oublier le grand bazar annuel préparé par les parents, le festival d'été, la fête de Noël et la belle célébration mariale du mois de mai.

Nos enfants n'étaient pas tous surdoués, ni financièrement bien nantis. Certains portaient même des handicaps, mais ils étaient aimés et respectés. Parents, professeurs et élèves, conscients du cadeau que la vie leur octroyait, désireux de partager, s'engagèrent dans des oeuvres de bénévolat à notre orphelinat jusqu'au temps de sa fermeture et ensuite auprès des personnes âgées et handicapées. Ils apprirent aussi à partager avec les moins favorisés de la vie : de généreux dons partaient chaque année vers l'Afrique, Madagascar, Bolivie, Philippines et Haïti. Il ne suffisait pas uniquement d'ouvrir son porte-monnaie, mais de donner aussi de soi-même dans des projets pour recueillir des fonds.

Et le vent tourne et retourne…

En l'an 2000, je suis rappelée au Canada. L'oeuvre doit passer la direction aux mains des laïques. J'ai le coeur déchiré : mon retour au pays natal s'annonce définitif.

La planification et la réalisation des fêtes du Centenaire de notre Institut occupent mon temps jusqu'en 2002. À l'automne, je m'inscris au Centre de Spiritualité Manrèse à Québec pour une spécialisation comme guide spirituelle afin de continuer ma mission ici. Mais voilà qu'au cours de la deuxième année, des écarts de santé se font sentir que j'attribue à une grande fatigue. En même temps, le Japon me rappelle. J'hésite… Avec le retour du printemps, je me sens mieux, apte, je le crois, à répondre à l'appel. Et en août 2004, heureuse et confiante je m'envole vers le pays du Soleil levant.

La tempête

Au creux des montagnes d'Aizu Wakamatsu, l'été s'étire. On est en septembre. Le chant strident des cigales a fait place aux discrètes clochettes des criquets. Dans cet air trop chaud et humide qu'aucun vent ne déplace, la petite école primaire dont j'ai accepté la direction s'active comme une ruche. C'est le Japon, tout va bon train ! Mais mon corps ne suit pas mon enthousiasme. Que se passe-t-il ? Je me rappelle les mois d'hiver à Manrèse où mes bras et mes jambes semblaient vouloir m'abandonner. C'est la même sensation, mais en plus sérieux : de jour en jour, je perds des forces. Péniblement, la tête haute, je me rends à mon travail. Ma supérieure, originaire des Philippines, s'inquiète, de même que mes trois compagnes japonaises. Enfin, je décide d'aller consulter. Et le verdict tombe, inattendu, cruel : maladie chronique rare, grave, dégénérescente portant un nom que personne ne connaît. Deux alternatives : être hospitalisée immédiatement au Japon ou retourner dans mon pays le plus tôt possible. Le médecin me conseille surtout la seconde. Il me semble que je rêve. Je me touche : Est-ce bien moi ? Tout cela en six semaines seulement : juste le temps d'apprivoiser et d'aimer. Quel mystère !

Comme l'eau du lac, je suis ramenée vers ma source, mais cette fois-ci en fauteuil roulant, ballottée par le vent et les vagues. Reviens, soleil, oui, reviens vite !

À suivre…

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