Art et spiritualité quelle différence ?
Si on veut vivre de Dieu, comment peut-on vivre sans beauté? L'art et
la spiritualité ont toujours fait partie de la vie de Daniel LeBlond, s.j., sous diverses
formes. D'abord cinéaste, puis peintre, il possède aujourd'hui un atelier et ses
oeuvres sont exposées. Supérieur provincial des jésuites du Canada français
et d'Haïti depuis 2004, il nous livre ses réflexions sur la relation intime qui lie
les deux passions de sa vie l'art et la spiritualité.
Extraits d'une conférence prononcée par Daniel LeBlond, s.j.,
à Montréal, en mai 2004
L'ART, COMME DIEU est un sujet dont on peut parler, certes, mais qu'il vaut mieux vivre car, c'est avant tout une expérience. Il n'est pas aisé de déterminer où commence la spiritualité, où termine l'art tant ils sont intimement imbriqués, entrelacés l'un dans l'autre. Cette relation intime peut unifier une vie, une personne et son activité. Une existence sans art ou sans Dieu, c'est une existence qui va quelque peu au gré du vent. Il devient plus difficile de trouver un sens à sa vie. Actuellement, notre monde a beaucoup d'art, de spectacles, de divertissement, mais s'il a de la difficulté à trouver un sens à son aventure, c'est en grande partie parce qu'il a perdu le sens de l'art et le sens de l'expérience spirituelle. Les deux vont de pair.
QUELQUES QUESTIONS FONDAMENTALES
Comment vivons-nous notre relation à Dieu?
Est-ce une expérience? Si oui, entraîne-t-elle tout notre être? L'expérience
de Dieu se vit affectivement, intellectuellement, mais aussi corporellement. Le corps participe
activement à la contemplation. La liturgie s'adresse avant tout à notre corps : par
le biais de nos sens, elle touche notre âme et nous rend présents à Dieu qui
est présent. Toute expérience, en particulier celle de Dieu, commence par une interpellation
du corps.
Quel est ce Dieu en qui vous croyez?
Moi, je crois en un Dieu incarné qui est venu habiter notre expérience humaine,
notre corps et qui nous a montré que par l'expérience humaine et avec l'aide de ce
corps, nous pouvions vivre dès ici-bas une relation intime et réelle avec Dieu.
Longtemps on a pensé, à cause de certaines déviances, que le christianisme
opposait le corps et l'esprit. Ce n'est pas ma lecture des Évangiles, ni de la pensée
chrétienne. Au contraire! Dans l'expérience chrétienne, encore plus que dans
d'autres grandes religions, l'esprit et le corps sont appelés à une unité
profonde et entière et le corps est appelé à se spiritualiser. Non pas
à s'oublier, mais à entrer dans l'expérience de l'esprit, dans l'expérience
de Dieu. Tout cela, parce que Celui que nous suivons et qui nous accompagne dans la foi est ce Dieu
incarné et vivant.
Comment exprimez-vous vos expériences?
Elles ne s'expliquent pas par des raisonnements, des théories, mais plutôt par
le langage dit symbolique. Le symbole révèle une autre réalité. Comme
l'expérience nous est donnée pour être partagée et qu'elle se nourrit
dans le partage, elle doit savoir se dire. Pour ce faire, il faut entrer dans ce monde
merveilleux du symbole, si nécessaire au monde du spirituel. Dans les Évangiles,
le Christ utilise un langage extrêmement symbolique. Les paraboles suggèrent, ouvrent,
révèlent. Elles ne sont pas le langage rationnel qui ferme et semble contrôler
l'expérience. L'expérience a HORREUR du contrôle. Quand vous êtes
en amour, ne détestez-vous pas que quelqu'un essaie de vous expliquer ce que vous êtes
en train de vivre?
NOTRE SOCIÉTÉ EN CRISE DE SYMBOLISME
Le langage symbolique se retire de notre quotidien et, bien que notre culture fasse beaucoup appel au corps, nous vivons déconnectés de l'expérience.
En tant que directeur artistique du Gésu1 depuis 1993, j'ai rencontré des centaines d'artistes extrêmement préoccupés par la question de savoir comment dire l'expérience de Dieu qui les habite? Obsédés par le désir d'exprimer dans leur propre langage cette expérience fondamentale qu'ils vivent, certains font des sacrifices immenses pour répondre à cet appel jusqu'au bout.
Ce qui est assez extraordinaire chez les artistes actuellement, c'est leur sensibilité par rapport aux lieux sacrés, leur respect. Ils sentent qu'il y a quelque chose... Très rapidement, ils entrent en communion avec le lieu. Cette sensibilité leur vient du fait qu'ils sont branchés sur l'expérience. Ils ressentent toutes les expériences humaines qui ont habité ce lieu, tous ces hommes, ces femmes venus déposer leur quête, leur recherche, comme en Terre Sainte on ressent la foi des millions de pèlerins passés au cours des siècles et l'expérience humaine, tragique ou joyeuse, qui a imprégné le sol et les lieux. C'est ça un lieu sacré. L'artiste le sait. Le scandale, c'est que les croyants - les gardiens de ces lieux - souvent n'ont pas cette sensibilité!
Dire l'expérience de Dieu aujourd'hui va redonner du sens à des symboles. Les plus recherchés ces temps-ci sont ceux qui créent une atmosphère intérieure, un silence à la fois de l'ouïe et de l'oeil. Actuellement, notre oeil est très, très fatigué, car très, très sollicité. Il a besoin d'une retraite, comme l'oreille a besoin de silence, une attitude nécessaire pour pouvoir saisir Dieu présent dans la matière, dans la réalité, et d'être en communion profonde avec soi-même, avec les autres et avec Dieu.
L'artiste n'est pas dans une démarche didactique ou rationnelle, mais créative qui le fait entrer petit à petit dans son propre monde symbolique. Et plus on creuse l'humain, plus on s'approche de Dieu. Pour nous qui croyons en un Dieu incarné, plus on approche de la dignité, de la grandeur, de la beauté humaine, plus on touche à Dieu. Et plus on s'approche de Dieu, plus on comprend ce qu'est être un homme, une femme. Surtout, on développe respect et profonde sensibilité pour la dignité humaine.
QUELQUES PARALLÈLES ENTRE ART ET SPIRITUALITÉ
Entre l'expérience artistique et l'expérience spirituelle, la
différence se situe au plan intellectuel.
Un même point de départ : la matière.
L'artiste n'a qu'elle lorsqu'il se met à travailler. Le danseur a son corps, le sculpteur
a le bois et le fer - rien d'autre. Dans la vie spirituelle aussi, il n'y a que la matière
première : notre existence, notre être dans son entier. On ne peut pas partir d'ailleurs!
Une quête sans fin.
Tous deux, le spirituel et l'artiste, sont dans un mode de recherche, une quête
profonde de l'absolu, ce qui n'a jamais de fin. Un peintre sait reconnaître le moment du
dernier coup de pinceau ; il vit alors une unité profonde d'ordre spirituel. Un instant
d'éternité. Mais aussitôt vécu, aussitôt passé! Et lorsqu'il
recommence une autre toile, c'est encore le vide. La vie spirituelle aussi alterne les instants
plus ou moins intenses, toujours à recommencer parce que Dieu, insaisissable, nous échappe.
Dans la matière, tout est là.
On voit apparaître au cours du travail ce qui doit apparaître, ce qui était
déjà présent. L'artiste est là pour faire jaillir de la matière
la Présence qui y est. La première matière de ceux qui créent, c'est
leur vie, leur être. La toile n'est qu'un miroir. Dans notre vie aussi, tout est là.
Ce n'est pas nous qui y apportons Dieu. Il y est déjà, vivant, présent,
partout, en toutes choses. À nous de développer notre regard et notre accueil pour
pouvoir Le laisser Se révéler. Qu'Il puisse jaillir de nos vies.
Les résultats sont incontrôlables.
La vocation profonde de l'art s'en trouve biaisée si l'artiste contrôle sa
discipline; si, avant de commencer, il sait ce qui naîtra. Pareillement, la vie spirituelle
est imprévisible. Toute tentative de contrôle révèle même la
nécessité d'un important travail de conversion ! Il n'y a pas de pires aveugles que
ceux qui pensent savoir où ils s'en vont. Dans le geste artistique comme dans le geste de
vie spirituelle, lorsqu'on se sent enfin rempli et libre de contingence, libéré de
nos conditionnements, nos souffrances, notre bagage de vie, on peut alors goûter une
profonde liberté : être là où on est désiré,
où on était attendu.
Au-delà de professions, au-delà d'une suite de gestes posés, quelle qu'en
soit leur beauté, l'art et la spiritualité sont une manière de regarder l'autre,
soi-même et la vie, une manière de vivre, mais surtout une manière d'être.
On demande parfois aux artistes : " Combien de temps pour faire cette oeuvre ? " " Mais, mon ami,
toute ma vie ! " Créer, ça ne s'arrête pas. C'est comme respirer au rythme de
Dieu, au rythme de notre intérieur.
QUELQUES PRINCIPES ET RÉFLEXIONS FONDAMENTALES
En creusant l'humain, on est toujours sûr de
trouver le divin.
Il y a là une certitude. Mais si on creuse celui ou celle qu'on s'imagine être,
on fait fausse route pour rencontrer Dieu. Il faut creuser, creuser, creuser. Dans l'atelier,
l'artiste peut être seul, mais jamais se sentir isolé. La solitude est justement un
lieu où on peut véritablement creuser son être humain, le confronter, le mettre
à nu. Ce qui ne se fait pas dans une quiétude mielleuse. C'est un combat total !
Tout comme dans la vie spirituelle. Prier passe par un face-à-face profond avec soi-même...
et avec les autres, car on arrive à toucher Dieu en creusant là aussi.
L'émerveillement
dans la vie et dans nos aventures humaines, c'est excessivement important. L'art y amène.
Celui qui crée s'émerveille et il appelle celui qui regarde ou qui entend à
entrer dans ce monde de l'émerveillement. Pour Maurice Zundel, l'émerveillement,
c'est cette zone où on perd tous nos paramètres, où on va au-delà de
nos limites pour entrer dans la disponibilité nécessaire pour rencontrer Dieu.
C'est le chemin de la Beauté. C'est aussi le seul lieu où on peut espérer
sortir de nos conditionnements pour entrer dans un autre monde.
Quelle est votre expérience de la résurrection?
Immanquablement, l'artiste la vit quotidiennement parce qu'il crée toujours à
partir de ses limites et de ses ratés. C'est du regard porté sur ceux-ci que vient
la résurrection. Accueillir les erreurs peut amener l'oeuvre ailleurs. De même dans
nos vies, si on veut accueillir Dieu et qu'on se juge, c'en est fait. Il faut se laisser aimer.
Rien n'arrive pour rien. Tout nous mène ailleurs. Ce qu'on juge un échec peut s'avérer
un tremplin vers une vie plus abondante… si et seulement si on y porte un regard de résurrection.
Le corps est entraîné par le Souffle de
l'Esprit.
Un corps spiritualisé vit une conversion des sens. Dans le sacrement du baptême,
un rite secondaire concerne spécifiquement les sens. L'officiant pose ses mains sur les sens
du futur baptisé et dit Effata ! ("Ouvre-toi"), une parole que le Christ prononçait
quand Il guérissait quelqu'un. Au-delà de l'ouverture physique, cela signifiait
Ouvre-toi, ta personne, tout ton être ! Ce rituel baptismal montre que notre
corps participe à l'expérience spirituelle. Parce que notre connaissance de Dieu
nous vient de nos sens, notre corps est appelé à se transformer, à
convertir ses sens.
La vie est indivisible.
Comment peut-on séparer la contemplation de l'action? Nous sommes des contemplatifs en
action.
L'art et la spiritualité sont profondément unis
à l'humanité.
Prier unit aux défis profonds de l'humanité, aux souffrances du monde, à
ses grands enjeux. Si notre prière ne produit pas une telle ouverture, on n'a atteint ni
l'humain en soi, ni Dieu. Une oeuvre sacrée, même vieille de plusieurs siècles,
peut continuer à émouvoir et à dire une partie de l'expérience de Dieu.
Si l'art n'est pas profondément uni à l'humanité, il est une fuite ou une fugue,
pour oublier. C'est travestir la mission et le sens de l'art. Mais créer pour oublier,
pour fuir, c'est aussi travestir l'expérience religieuse.
POUR UNE THÉOLOGIE DE LA BEAUTÉ
Comme l'écrit le théologien Hans Urs Von Balthasar: "Dans un monde sans beauté, dans un monde qui n'est peut-être pas dépourvu de beauté, mais n'est plus capable de la voir, de compter avec elle, le bien a perdu sa force d'attraction. L'évidence est qu'il doit être accompli. Dans un monde qui ne se croit plus capable d'affirmer le beau, les preuves de la vérité ont perdu leur caractère concluant."
Marie-Ève Homier
Article de la Revue Le Précurseur
Octobre-Novembre-Décembre 2005
1- (GESU) À Montréal, église, salle de spectacle et centre de créativité pour artistes en résidence. Événement d'art sacré annuel.