LA JOIE IMPRENABLE


La joie malgré tout... sujet difficile. Il y a tant à débroussailler jusqu’à la source.Tant d’interférences à éliminer pour entendre la mélodie. Et toutes les béquilles à lâcher une à une, pour aller son chemin. Pourtant, l’expérience le montre, l’interdit peut disparaître à tout moment comme par enchantement.

par Lytta Basset

A-t-on le droit d’être heureux? Quand la joie vient toute seule, on ne se pose pas la question : instants magiques, périodes d’intense bonheur, bouffées de joie de vivre… Il sera toujours temps de déclarer rétrospectivement, comme pour se convaincre du retour nécessaire à la normale : de toute façon, c’était trop beau pour durer ! Mais sur le moment, on ne s’est pas demandé si l’on avait le droit de vivre ce qui déferlait de bon : c’était donné sans préavis, comme les senteurs âpres de l’océan au détour de la dune.

OTAGE OU REFOULEMENT DE LA JOIE

Grande est cependant la capacité humaine à étouffer les sentiments, y compris celui de la joie. C’est à peine si l’on en prend conscience, tant est ancienne, parfois, l’habitude de chasser un tel sentiment — hôte indécent ! Pourquoi un interdit sur ce qui pourrait ressembler à de la joie? À cause des liens de jadis : un père, une mère, un tout proche allait mal, on ne pouvait pas se permettre… Et le réflexe a survécu: la souffrance d’autrui est encore vécue comme un interdit de goûter à la joie de vivre. Le conditionnement a pris de l’ampleur avec les années : comment être heureux quand le monde va si mal? Enfin, pour peu que le deuil frappe de près, on peut voir décupler les sentiments de honte, mauvaise conscience, culpabilité : si l’on cédait à la joie qui vient, ne serait-ce pas aimer moins la personne qui est partie, la trahir, l’abandonner?

La question est relativement claire: laisserons-nous autrui, éternellement, prendre en otage la joie qui nous était destinée ? Être heureux quand un semblable n’y parvient pas constituerait une insulte à Dieu lui-même ? Pour justifier le refoulement des sentiments de joie, on pourrait certes avancer le fait qu’aucun évangile ne mentionne le rire ni le sourire de Jésus. On nous raconte les noces à Cana, les nombreux repas pris avec des collecteurs d’impôts, des pharisiens, des amis intimes ou des foules. On nous rapporte des paraboles pleines de réjouissances et de festins, des enseignements qui disent la joie du Royaume et des relations célestes entre humains et avec Dieu. On nous montre le Fils d’humanité prenant part à la joie des humains, appréciant la convivialité et le bonheur d’être ensemble. Mais rares et discrètes sont les allusions à l’expression personnelle de sa joie ! (…) Si l’on prend l’évangile de Marc qui est le plus ancien, on est frappé de voir qu’il ne mentionne jamais la joie de Jésus. Le seul évangéliste qui en parle à plusieurs reprises est Jean, celui qui se désigne comme « le disciple que Jésus aimait ». L’expression me fait plutôt penser que le disciple Jean se sentait particulièrement aimé de Jésus : c’est sous sa plume qu’on trouve le témoignage le plus vibrant des paroles et des gestes d’amour du Maître.

SOURCE DE LA JOIE IMPRENABLE

Amour sans conditions qui a bouleversé Jean au point qu’il y a découvert la source d’une joie imprenable. Sur le point d’être arrêté et torturé à mort, Jésus disait en effet à ses amis: « Que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ! » N’est-ce pas qu’il existe une joie tout à fait paradoxale ? Si Jésus ne l’avait pas vécue et ressentie, comment aurait-il pu dire une chose pareille, à trois reprises, à quelques heures de son arrestation ? Dans ce même registre, bien des personnes sont perméables à la joie d’autrui qui s’exprime à travers des larmes. Elles savent d’expérience que pleurer ne signifie pas toujours qu’on est malheureux. Quand on pleure de compassion, de communion, d’intense communication, c’est une joie très douce qui instaure le plus solide des liens entre deux humains.

Si Jésus était « vrai homme » et pas seulement « vrai Dieu », ne devait-il pas connaître quelque chose de l’interdit de la joie ? N’était-il pas, lui plus que quiconque, conscient du malheur de ses semblables ? Ne voyait-il pas tous ceux qu’il n’avait pas guéris ? (…) Et pourtant, il émanait de lui l’« autorité » d’un être éminemment libre, heureux d’être le fils bien-aimé de ce Père d’où il venait et vers lequel il se réjouissait de retourner. La joie du Christ n’écrasait personne. Elle faisait constamment de la place aux autres. Il fallait le miracle quotidien de la rencontre pour découvrir la perle cachée de la joie : n’importe qui pouvait le pressentir. (…)

AU ROYAUME DE L’INVISIBLE

Comme pour nous autoriser à laisser venir la joie là où aucun humain n’a eu assez d’autorité pour nous délier du malheur d’autrui, le Christ place la joie au coeur de son enseignement. Neuf manières d’être heureux (Mt 5,3-12) : il y a là quelque chose qui commence et qui va continuer; c’est tout sauf une joie sans lendemain. Et ce royaume de l’Invisible, cette expérience «céleste» qu’ils (les humains) font déjà ouvre les Béatitudes avec un verbe au présent : « Oui, le royaume des cieux est à eux ! » Plus se creuse leur faim de la justice, et plus grandit en eux une joie qui naît de la rencontre des autres, quelles que soient les situations d’injustice.

Comment Jésus s’y est-il pris pour lever l’interdit de la joie ? En parlant d’expérience. (…) Lui même était réjoui de voir des hommes et des femmes, dans tel ou tel épisode de leur vie quotidienne, expérimenter cette joie destinée à tout être humain. «Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Lc 10,23); « Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent! » (Lc 11,28); « Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller ! » (Lc 12,37). Manière discrète de dire, chaque fois : si cela arrive à d’autres, pourquoi pas à toi aussi ?

Certains diront : il y a des vies tellement détruites que Dieu seul peut lever l’interdit de la joie, mais si l’on ne croit plus en personne, et encore moins en un Dieu invisible ? Dans ce cas, il reste l’imprévisible de la vie. (…) On peut ne plus croire en Dieu, mais il reste les humains, et il en reste beaucoup ! Nul ne sait quelle rencontre il fera demain ou après demain, qui bouleversera peut-être sa vie s’il se laisse rencontrer.

À propos de l’auteure et de son livre :
Lytta Basset, pasteure de l’Église réformée de Suisse, est professeure de théologie à l’université de Lausanne.
Elle est engagée dans le mouvement oecuménique.

Le Précurseur
Janvier - Février - Mars 2007

Retour Accueil

Retour ARCHIVES