CROIRE, une aventure personnelle

Notre patrimoine religieux comprend à sa source un héritage spirituel : la foi au Dieu créateur et miséricordieux révélé en Jésus le Christ vivant. Ce n'est pas une donnée visible, c'est avant tout une aventure personnelle vécue au plus intime de chaque personne. Ce n'est pas un objet, une idée : c'est une attitude profonde. Elle passe par les choix et les décisions des personnes. Cette foi est d'ailleurs un acte de confiance, une remise entre les mains d'un Autre.
par Daniel Cadrin

La foi est l'expérience personnelle d'un être humain. Mais cette foi qui habite et vivifie des humains peut donner à voir ses fruits : le sens du service, le souci des autres, la paix du coeur, la joie qui donne élan, l'action de grâces pour tout ce qui est beau et bon, la compassion pour les êtres blessés, l'espérance en demain… Des fruits qui dépendent ultimement du mystère de la grâce de Dieu et de la liberté des humains, dans leurs alliances rompues et renouvelées. Ainsi, face à la question de l'avenir de la foi chrétienne, aucune réponse certaine n'est possible. Elle se fonde sur ce qu'on peut voir ici et là, autour de nous, plus loin et jusqu'en nous-mêmes.

Notre héritage spirituel aura-t-il des héritiers ? Je n'ai pas de grandes déclarations à faire sur l'avenir de la foi chrétienne au Québec. Mais je veux partager avec vous des réalités que je vois, qui posent question, mais aussi qui ouvrent des chemins d'avenir.

NOTRE CULTURE : DES OBSTACLES

Nous voyons autour de nous ce qui semble des signes de la disparition progressive de la foi chrétienne. Au Québec, cette distance et ce rejet face à l'Église et face à la foi chrétienne semblent plus accentués. Nous sommes une société distincte de bien des manières et sûrement par notre installation dans une mémoire honteuse de notre passé catholique et dans une tendance à charger l'Église du poids de toutes nos difficultés. Ainsi, notre contexte actuel est peu favorable ou peu réceptif à la foi chrétienne. Et cela, nous avons à le reconnaître lucidement. On pourrait même se demander, du moins pour l'avenir de l'Église catholique, si elle ne sera pas plutôt anglophone et allophone, et dans le reste du Canada plus qu'au Québec, ce qui déjà est en train d'advenir.

Pour sortir de nos fermetures, il nous faudra apprendre davantage à voir nos ancêtres simplement comme nous : des êtres humains en quête de sens qui nous ont laissé un héritage de courage, d'audace et d'inspiration, source de vie et de lumière plus que de noirceur. Les grands médias nous influencent, nous formatent, créent le minimum de consensus social. Ils sont aujourd'hui l'opium du peuple, dans le sens de divertir et d'illusionner, mais aussi d'endormir les consciences inquiètes. Cela n'empêche pas que nous y trouvions des choses merveilleuses. Mais comme culture, la foi chrétienne et toute tradition religieuse y sont vues de façon spontanément négative et méfiante. C'est ainsi ! La foi aura un avenir ici si des gens restent libres et critiques face à cette influence et mettent en place des médias alternatifs.

Un grand défi du contexte actuel est aussi l'effritement des appartenances de toutes sortes : famille, voisinage, paroisse, travail. Or la foi chrétienne ne se vit pas dans l'isolement, elle ne grandit pas seule; elle a toujours besoin d'interaction, du soutien d'autres personnes, de la mutualité.

Autre obstacle : le fait que nous vivons dans des temps courts, plus immédiats. Le passé est absent; l'avenir peu présent, la mort occultée. Comme société, nous avons peine à porter des projets communs. Et nous courons vite, sans avoir idée d'où nous venons et où nous allons. La foi nous inscrit dans un autre rapport au temps, avec une genèse et une finalité en vue : le royaume de Dieu. Cela donne un horizon à l'existence humaine, c'est le rôle de la foi, et un goût d'avenir, car l'histoire est longue et Dieu nous y accompagne.

NOTRE CULTURE : DES OUVERTURES

Il y a ces obstacles que nous voyons dans notre culture. Mais je vois aussi des ouvertures pour la foi chrétienne, dans cette culture actuelle du Québec. J'en nomme quelques-unes.

La génération des baby-boomers est celle qui est la plus « anti », en réaction encore, face à l'Église et à la foi chrétienne. Elle s'est libérée de ce qu'elle percevait et a vécu comme un carcan. Plusieurs ne vont pas rouvrir le dossier religieux, mais d'autres déjà le font à partir d'approches liées à une quête de spiritualité, à une recherche de valeurs durables. Que vaut ma vie ? Qu'est-ce qui lui donne du poids, du prix ? Qu'est-ce qui compte vraiment ? Et, sans la force des convictions, où ira notre culture sinon dans l'insignifiance et dans la dissolution tranquille ? Cette réflexion peut mener des gens à explorer à nouveau, autrement, la tradition des disciples de Jésus et à rouvrir les Écritures.

Si les solidarités premières s'effritent, d'autres se forment autour d'intérêts communs, de loisirs, de bénévolat, de soucis d'un milieu ou d'une cause, de recherche de vie plus simple, de préoccupations deé l'environnement, etc. Ces solidarités nouvelles construisent des appartenances essentielles pour un tissu social mais aussi pour l'expérience croyante. La génération-X des 25-40 ans vit la précarité des relations, du couple, du travail, de tout; je vois sa sensibilité à l'amitié comme valeur fondamentale dans la vie. Cela est central pour vivre tout simplement, mais aussi pour comprendre quelque chose de l'Évangile, car Jésus invite à créer une sorte d'amitié universelle et Il nous appelle ses amis ( Jn 15,15 ). La foi chrétienne n'est pas séparable de cette confiance dans les autres êtres humains.

La pluralité des options morales et religieuses dit clairement qu'être chrétien, c'est devenir chrétien; c'est faire un choix personnel, prendre une option. Cela est plus clair quand plusieurs choix sont possibles, comme maintenant. Dans notre culture actuelle, tant qu'il y aura des Samaritaines et des Samaritains en quête de l'eau vive qui voient les personnes blessées sur la route et en prennent soin, la foi chrétienne est possible.

EN ÉGLISE : DES SIGNES À VOIR

S'il y a des obstacles et des ouvertures dans notre culture actuelle, il y a aussi en Église ce que je vois comme des signes plus explicites d'une foi chrétienne vivante.

À la rencontre de Taizé à Montréal, plus de mille jeunes y participaient, de tout le Canada et même du Québec ! Ces jeunes ont discuté, longuement prié et ils ont créé entre eux des liens fraternels. Ils ont pu entrevoir qu'il y a une lumière et une source de vie dans le Christ vivant et dans son Évangile.

À l'Institut de pastorale ( IP ), centre de formation en théologie pastorale, je remarque ces dernières années une plus grande diversité des gens qui viennent se former. Des gens de tout âge qui veulent se donner des bases pour s'engager ou pour explorer la Bible. On aurait pu croire, il y a quelques années, que cette formation à l'IP avait peu d'avenir : c'est loin d'être le cas !

À l'IP, nous voyons tous les efforts qui se font depuis quelques années pour la formation à la vie chrétienne, pour la catéchèse et pour tous ces projets mobilisateurs dans les diocèses et dans les paroisses, auprès des enfants, des jeunes et des adultes. Ces milliers de bénévoles qui s'impliquent de Montréal à Rimouski, cela est neuf !

Dans la communauté étudiante universitaire, nous avons chaque année quelques baptêmes de jeunes adultes. Ils s'engagent, car la foi chrétienne est pour eux un trésor, un héritage dont ils sont devenus maintenant les héritiers. Le catéchuménat (baptême d'adultes, confirmation et eucharistie) est plus vivant au Québec qu'autrefois.

Il y a aussi ceux et celles qui discrètement redeviennent des disciples de Jésus et qu'on appelle des recommençants, qui veulent s'approprier à nouveau la foi chrétienne. Il y a aussi des centres comme Chemin de vie, à Longueuil pour les gens en quête spirituelle. Au centre Le Pèlerin, chaque année plusieurs personnes s'y inscrivent pour un programme exigeant de formation à l'accompagnement spirituel, individuel et de groupe, qui s'étend sur quatre ans. Et elles deviennent accompagnatrices dans des centres, des maisons, des organismes, des mouvements, etc.

Une autre réalité, ce sont les groupes de laïques associés ou affiliés aux communautés religieuses. Ils offrent le rattachement à une tradition spirituelle précise en même temps qu'une appartenance à des groupes fraternels et à une famille plus large. Ces groupes sont en croissance.

Je mentionne ces expériences, car pour moi, c'est la meilleure façon de réfléchir sur l'avenir de la foi chrétienne. Plusieurs de ces réalités sont nouvelles. Toutes ces réalités ne font pas grand bruit, ne passent pas à Tout le monde en parle ! Mais tout cela est réel comme ces semences de bonne nouvelle dont parlait Jésus : elles n'ont l'air de rien, portent du fruit et deviennent des arbres ( Mc 4,30-32 ). L'avenir, il est déjà là, ne le voyez-vous pas ? Dirait-il.

L'avenir de la foi chrétienne est un don qui dépasse nos prévisions, nos craintes et nos espoirs !


À propos de l'auteur : De l'Ordre des Dominicains, Daniel Cadrin a été de 1992 à 1999 l'assistant du Maître de l'Ordre. Bibliste, professeur et directeur de l'Institut de pastorale des Dominicains à Montréal. Il est l'auteur de nombreux écrits : livres et articles.

Pour aller plus loin
Jean-Claude GUILLEBAUD,
La force de conviction,
Éd. Seuil, 2005.

Comment je suis redevenu chrétien,
Éd. Albin Michel, 2007.

Danièle HERVIEU-LÉGER,
Le pèlerin et le converti,
Éd. Flammarion, 1999

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