Marie au coeur de son peuple
Se pourrait-il que la beauté figée de Marie privilégiée par moult images, statues et textes ait jeté de l'ombre sur la dure réalité de sa vie ordinaire et quotidienne, pourtant le seul lieu de la rencontre avec Dieu ?
Il m'arrive de plus en plus souvent d'imaginer Marie, celle du Magnificat et de la Passion, plutôt différente de celle esquissée par de nombreux peintres, sculpteurs, théologiens et prêcheurs. Plutôt différente aussi de celle que je priais SUR MON DIZAINIER SCOUT au fond de ma poche de pantalon en marchant vers le collège durant les années 60. Suis-je égaré et prétentieux quand maintenant j'ose fréquenter l'idée qu'à trop de reprises et inconsciemment (sans doute pour bien faire: ma mère aimait dire que le mieux est l'ennemi du bien) on l'a faite belle avant d'être vraie, nécessairement belle HORS DE L'ORDINAIRE à cause de ses titres de mère du Sauveur et de porteuse du Verbe du Père adressé aux hommes et femmes de bonne volonté? Tellement belle que la besogne quotidienne, le chagrin et les nuits blanches ne lui ravinaient aucunement le visage : la dure vérité de sa vie était escamotée au profit de son rôle privilégié. À en empiler trop sur le dos de son statut spécial, ne nous approchons-nous pas de l'angélisme et de la désincarnation alors que Dieu a pris la peine de se faire chair dans son ventre pour nous éclairer? Je vais déclarer quelque chose d'étonnant: c'est à elle, Marie, que j'ai pensé en écoutant tout récemment à la télé Monique Lépine, la maman de Marc Lépine, nous révéler ce qu'elle avait gardé dans son coeur depuis les horribles événements de Polytechnique. Je pense que ces deux femmes, impliquées dans des événements totalement différents, ont beaucoup souffert à cause de leur fils et qu'elles n'ont pas eu la tâche facile: la mère de Jésus de Nazareth n'a pas été épargnée par la souffrance même si le Verbe a habité en elle, et sa grandeur fut dans son CONSENTEMENT QUOTIDIEN devant les AVENTURES taraudantes contenues dans son choix initial qu'on appelle l'Annonciation.
L'ordinaire de Marie
Ce n'est pas un roman. Marie, une fille de la Palestine au visage bruni par le soleil, le vent et le sable. Une femme qui devait tirer sur le câble pour remonter l'eau du puits. Une femme aux mains rougies et abîmées par l'eau de la lessive et la laine qu'elle filait. Une femme dans l'ordinaire de son peuple. Marie, une fille ayant le sens de Dieu et possédant du gros bon sens. Comment cela sera-t-il possible? demanda-t-elle au messager envoyé par le Seigneur (Lc 1,34). Une femme qui ne se laissait pas entraîner dans la pensée magique, qui méditait et réfléchissait. Une femme proche de l'histoire de son peuple et des Écritures (Lc 1,53-55). Une femme habitée par Dieu bien avant l'Annonciation. Marie, une mère devant qui le fils osera déclarer: Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et lui obéissent (Lc 8,2 1). Une mère labourée et impuissante qui assistera sans honte à la mort cruelle de celui qu'elle a porté (Jn 19,25-26) alors que presque tous ses SUPPORTEURS sont enterrés vivants dans leur peur, leur doute et leur désespoir. Marie, une familière de la souffrance générée par sa lucide fidélité et… à des lunes de la soumission.
Concilier foi et tragique
En Palestine, on devait jaser sur Jésus, dire des choses sur son compte. Des belles et des pas belles. Il ne faisait pas l'unanimité et son procès nous l'a montré. Il y a des mots qui réchauffent le coeur, il y en a qui tuent comme une pierre lancée sur celle prise en flagrant délit. Il y a des mots hypocrites, des mots haineux, des mots qui tournent tout en dérision, des mots humiliants, des mots qui découragent, des mots-mensonges et des mots-trahisons… Nous savons comment réagissent les mamans des enfants dont on égratigne la réputation ou dont on met en échec les grands projets. Marie au coeur de son peuple entendait et gardait beaucoup de souvenirs dans son coeur, beaucoup de souffrances aussi.
Tôt après la naissance de son chéri, Marie a commencé à prendre conscience du type de déchirements qu'elle aurait à vivre, et à entrevoir la teneur des événements dans lesquels elle serait impliquée. On ramasse tout, on fuit et on s'en va se cacher en Égypte à cause d'un tyran (Mt 2,13) est une épreuve plus marquante pour elle et son époux que pour l'enfant emmailloté dans ses bras. Pourquoi me cherchez-vous? Vous ne savez pas qu'il m'importe de veiller aux affaires de mon Père! est une phrase difficile à avaler pour une mère qui se la fait dire par un enfant de 12 ans (Lc 2,49). À quel rythme battait son coeur quand elle a vu ce fils traîné de tribunal en tribunal et crucifié comme un criminel ? Comment a-t-elle pu concilier cette fin tragique avec les paroles du messager de l'Annonciation : Le Seigneur Dieu fera de cet enfant que tu porteras un roi comme le fut David son ancêtre, et il régnera sur le peuple d'Israël pour toujours; son règne n'aura point de fin? (Lc 1,32-33)
La foi de Marie a été mise à rude épreuve, son espérance aussi ! Comme une marcheuse brassée par la tempête, elle a su se protéger constamment pour maintenir vivant son consentement verbalisé lors de jours ensoleillés. Le recours aux Écritures, la prière, la réflexion et les amies ont sans cesse nourri son espérance de sorte qu'elle a réalisé dans sa vie, non sans souffrance, la Parole de celui qu'elle a porté: Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime (Jn 15,13).
par André Gadbois