L'imaginaire et l'émerveillement

PORTE D'ACCÈS AU ROYAUME DE DIEU
Par Guylain Prince, O.F.M.

L'émerveillement, c'est l'élargissement du cœur. Par lui, petits et grands sont amenés à entrevoir un monde plus large, un monde plus grand. La vie humaine comporte beaucoup plus que ce que nous pouvons voir, toucher, entendre. Le merveilleux ouvre une porte pour Dieu : il rend possible la saisie de l'Infini et de l'Éternité. Merci Harry Potter!

Dans le monde chrétien, surtout anglophone, d'âpres débats ont eu lieu autour des livres et des films d'Harry Potter. Certains groupes, surtout parmi les chrétiens fondamentalistes, craignent de voir les enfants banaliser certaines pratiques associées à la magie (cartomancie, incantations, sorts, etc). De plus, remarque-t-on, les grands repères chrétiens ne sont pas mentionnés. On n'expliquerait pas aux enfants le sens des congés de Noël et de Pâques. De plus, le sens moral de Harry serait élastique; il aurait une éthique douteuse. Sans compter qu'il serait colérique!

Quant à moi, je bénis le ciel de m'avoir ouvert l'univers exceptionnellement riche de l'auteure, J.K. Rowling. J'ai été, comme tant d'autres, complètement séduit. J'ai lu et relu chacun des livres, en français, comme en anglais, et, bien sûr, j'ai vu tous les films! Chacune de ces sorties fut pour moi l'occasion de discuter avec mes neveux et nièces, avec les enfants de mes amis, avec les adolescents qui grandissent au rythme du jeune héros. Puis, je me suis penché sur l'œuvre de Tolkien (Le Seigneur des Anneaux) et, plus récemment, sur les écrits de Carl C. Lewis (Les Chroniques de Narnia). Moi qui étais déjà populaire auprès des enfants… je suis devenu l'oncle "qui parle le langage des jeunes", qui "connaît tout de Harry Potter". Et ce, grâce à quelques heures de lecture. J'aurais dû le faire plus tôt!

LE LANGAGE DE COEURS QUI VOIENT LOIN

Il faut avouer qu'en termes d'histoires extraordinaires, j'avais été bien initié. Je suis un bibliste. J'ai donc complété une formation théologique spécialisée en Écritures saintes. J'ai approfondi avec bonheur l'hébreu et le grec; j'ai exploré des textes mystérieux et parfois étranges, remplis de mort et de vie. J'ai vécu l'expérience de décortiquer un récit avec de plus savants et plus vénérables que moi et de voir se déployer un univers de sens qui habite toujours mon coeur. L'imaginaire enracine dans l'intelligence et le coeur des symboles qui nous permettent d'interpréter le réel. L'émerveillement est le plaisir de l'âme qui découvre de nouveaux horizons. Grâce à ma formation biblique, surtout axée sur les approches sémiotique et rhétorique, je peux relire ma vie avec un regard plus grand que le réel… sans pour autant le quitter. Les gens qui manquent d'imagination manquent aussi de recul. Ils peinent à entrevoir un monde qui pourrait être différent. Même le Royaume de Dieu est alors à l'étroit dans de tels cours, dans de telles âmes.

PAUVRE IMAGINAIRE CHRÉTIEN !

Nous avons considérablement rétréci l'univers religieux de nos enfants en diminuant l'accès aux "belles histoires" de la Bible et de notre passé religieux. À la fin des années 80, j'enseignais la catéchèse dans une école privée d'Ottawa. Un mardi après-midi, j'arrive dans un groupe de 2e secondaire. J'ai une superbe histoire, un récit extraordinaire à vous présenter. Aussitôt des petits yeux s'allument, des oreilles se tendent; on fait silence. Il s'agit de l'histoire de Zachée. La rumeur s'élève, écoeurée : Oh non, monsieur, pas encore Zachée! Laissez-nous tranquilles avec Zachée. On l'a eu en le année, en 3e et en 5e. Nous sommes tannés, monsieur. Quelque chose n'allait pas et pourtant… je comprenais difficilement ce dont il s'agissait. Par la suite, j'ai travaillé pour la Société catholique de la Bible (SOCABI). Peu après mon arrivée, le ministère de l'Éducation du Québec (Département enseignement catholique) nous a demandé une analyse globale des programmes, d'un point de vue biblique, de la 1re année du primaire à la 2e année du secondaire. Après avoir évalué chacune des années, un avis général fut envoyé. C'était catastrophique! Des personnes bien intentionnées avaient structuré presque tous les programmes sur… une vingtaine de récits. Et nous avons remarqué que, dans tous les textes utilisés, on n'avait affaire qu'à des "héros à hauteur d'enfants", c'est-à-dire, des personnages positifs, qui semblaient proches, à première vue de la réalité des enfants. Notre erreur a été de ne pas présenter des histoires et des personnages complexes, des anti-héros, des contre-figures. À vouloir seulement présenter des modèles positifs on a créé une génération d'enfants qui ne peuvent plus interpréter le réel, y compris dans une perspective chrétienne. Il n'y a plus de sens de la durée, de la continuité, de l'accomplissement. L'imaginaire chrétien s'est aplati; la capacité de s'émerveiller dans la sphère religieuse, aussi.

LA BIBLE, DES HISTOIRES À SE TENIR DEBOUT!

La Bible est l'ouvrage de conteurs. Toutes les personnes qui ont vécu dans une culture de tradition orale savent ce que ça veut dire. Des soirées entières à écouter l'histoire d'un peuple, la genèse de son clan, la formation de la terre et des étoiles, ces histoires, racontées par ceux qui savent et qui ont apprivoisé le réel - dans certains cas, qui ont appris à survivre dans le réel - devient la clé qui fait entrer dans le monde. À Gjoa Haven (dans le Nunavut, territoire Arctique du Canada), j'ai passé une bonne dizaine de soirées à me faire conter la formation des aurores boréales et du continent. J'ai compris comment une terre aussi meurtrière avait pu devenir la maison d'un peuple. Par l'imaginaire, la toundra est devenue le lieu de leur liberté intérieure et extérieure.

La Bible a été composée, au début, par un peuple nomade, un peuple de tradition orale. Même à l'époque de Jésus, moins de 10% de la population savait lire et écrire. Les histoires bibliques, on se les contait. Bien sûr, avec la mise en place du royaume d'Israël, on a transféré sur "papier" les grandes traditions orales, mais globalement, le peuple n'a pas pour autant perdu son identité de conteurs.

Même Jésus, lorsqu'il enseignait, ne s'est jamais soucié de "mettre par écrit". Comme cela se faisait, ce sont ses disciples qui prenaient des notes. Ce sont eux qui ont colligé, rassemblé "les dires et les faires" de Jésus. Et selon la tradition juive, il faut exposer les bons et les mauvais côtés des héros. Il ne faut pas hésiter à montrer des Jacques et Jean qui appellent les foudres du ciel sur les villages incrédules (Luc 9, 54), les Pierre qui ne comprennent rien et qui trahissent, des disciples qui sont lents à croire. Le monde biblique sait que la vie est complexe. Son imaginaire comporte des situations difficiles à résoudre, des personnages qui tombent et font du mal, des gens qui se trompent et qui le regrettent. L'Évangile est truffé de personnages dont il ne faut pas suivre l'exemple, dont on ne comprend pas aisément les motivations… parce que dans la vie, il en est ainsi. L'imaginaire a besoin de personnages et de situations complexes pour interpréter le réel avec finesse.

"CONTE-MOI ENCORE L'HISTOIRE DE... "

Il n'y a personne qui ait l'habitude de border des enfants qui ne se soit fait demander: Raconte-moi encore cette histoire! Et l'on se demande, lorsque pour la trentième fois, on recommence, ce qu'il peut bien encore y trouver. Il en va de même pour les jeunes et les adultes. Certains récits sont éculés, on en a fait le tour. Les personnes ont l'impression d'en avoir extrait tout le suc. D'autres sont aussi frais que s'ils nous avaient été contés hier pour la première fois. D'un strict point de vue de l'information, l'auditeur sait déjà de "quoi ça parle". Il est probablement en mesure de raconter l'histoire dans ses grandes lignes. Pourquoi veut-il encore l'entendre, cette histoire?

Tant qu'il y a de la matière "à intégration", l'auditeur éprouve encore le goût de la réentendre. Quelque chose est en train de se passer… Écouter avec attention, c'est se laisser mettre en mouvement. Le coeur se déplace en des zones inexplorées de sa conscience, il rencontre des amis et des ennemis, des zones d'ombre et de lumière. À travers le récit, pour l'auditeur attentif, quelque chose est en train de se "résoudre" en son coeur, il est en train de déployer des outils qui l'aideront à comprendre le réel. Jésus a été le champion des paraboles, ces petites histoires d'apparence inoffensive, qui permettent de décoder le Royaume dans les situations les plus inattendues. L'absence de paraboles entraîne une absence de lucidité évangélique. On n'arrive plus à "voir Dieu" dans les situations les plus inattendues. Car pour reconnaître Dieu, il faut avoir le coeur bien entraîné à la surprise et à l'étonnement. Dans un monde ou l'imagination est devenue un business, il est difficile de retrouver en soi tout le ressort créateur de nouveauté, celui qui permet de rencontrer Dieu. Pas impossible, mais difficile.

RETROUVER LE SENS DE L'EFFORT CRÉATIF

Le plus grand héritage de cette jeune génération, celle des Harry Potter, Seigneur des Anneaux et Chroniques de Narnia, sera sans contredit d'avoir redécouvert le goût de la lecture, de l'effort qui ouvrent des horizons inexplorés. Chacun des livres, des films, dans son langage propre, a créé de l'attente, de la joie, de la peine. Chacun de ses ouvrages a mis en scène des héros et des anti-héros qui évoluent de manière complexe et dans un monde imaginaire qui est aussi complexe. Lorsque vient le temps de partager notre foi et nos valeurs chrétiennes, nous le verrons très bientôt, des générations d'enfants et de jeunes adultes auront comme héritage le questionnement de ces oeuvres merveilleuses. Si nous connaissons leur langage, nous pourrons sans crainte leur parler de Dieu. Ils auront été entraînés à la grandeur, à l'effort, à la patience et… à l'Invisible. L'imaginaire est une merveilleuse porte d'entrée pour la foi. L'émerveillement est la clé qui nous ouvre à Dieu qui sait nous surprendre à tout instant. Et pour l'éternité.

Article de la Revue Le Précurseur
Janvier-Février-Mars 2006

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