Raconte-moi un visage
Intéressant, interpellant, déroutant… un texte ou plutôt
une expérience de vie qui va au-delà de l’exploration…
Pierre-René raconte avec les mots du coeur ses multiples
rencontres qui l’ont profondément touché au
cours de ses voyages à travers le monde. Des visages
qui ont laissé leurs empreintes.
par Pierre-René Côté
Des visages, partout, partout !
Partout, des visages ! Un visage en particulier! Un moment fort, intime, secret. Un temps intense, dense de rencontre, imprimé dans la mémoire comme un flash de ma croissance en être humain. Ces moments de rencontre m’ont éduqué, formé. RACONTE-MOI UN VISAGE me confrontait au défi d’avoir à me dire à moi-même à quel point j’étais devenu celui que je suis par des centaines de visages qui, sans l’avoir cherché, sans stratégie pédagogique, étaient intervenus dans ma formation, dans ma CONSTRUCTION. Je découvrais surtout qu’un flash de quelques secondes parfois s’inscrivait dans la durée.
Tout le monde à bord ! En route !
Pour aborder mon sujet, je ne vois pas d’autre chemin que celui de vous raconter MES VISAGES... quelques-uns. Ce sont les visages et les récits qui me sont propres. Pour vous, ce sont des visages et des récits ÉTRANGERS! C’est pour ça que je trouve difficile d’en parler. Je vais vous confier des faits de ma vie que je n’ai jamais partagés parce que c’est intime, parce que ça fait partie de la charpente de ma personnalité... et ça ne se dit pas, ça ne se visite pas, même quand on raconte son voyage à Cuba, au Mexique, en Bolivie, en France ou en Espagne... ou tout simplement à côté de chez soi, Montmagny ou Drummondville.
Terminus ! Tout le monde débarque !
Oui, le plus vite possible, et j’espère que vous allez contempler VOS visages, refaire VOS voyages... vous reconnecter avec tous ces visages dont vous avez capté l’image. Je souhaite que vous oubliiez ce que je vous dis et que vous redonniez la parole à ces visages qui vous parlent encore tous les jours, même s’ils vous paraissent enfouis dans de vieux albums de souvenirs... Un jour que je visitais un orphelinat en Bolivie, un enfant d’à peine deux ans m’a tendu les bras avec des yeux suppliants. Je ne voulais pas le prendre mais je n’ai pu résister. Au moment de le remettre à terre, nos pleurs se sont mélangés. J’ai dû une fois de plus me convaincre qu’il ne serait jamais mon fils et que je ne serais jamais son père. Ces visages rencontrés sont souriants ou tristes, reconnaissants ou suppliants, bien veillants ou malveillants, réjouis ou colériques, rassurants ou menaçants, indifférents à vous, mais paniqués par un drame en train de se produire...
Ils ont une caractéristique : ils sont les vôtres. Ils vous habitent, ils vous éduquent, ils vous font devenir vous-mêmes... à votre insu parfois. Mon exposé souhaite seulement briser le mur de l’inconscient, du silence, de l’oubli pour ramener en lumière la relation intime (et secrète) qui continue et se poursuit malgré le temps et la distance...
Oui, à peine embarqués dans mon bateau, descendez dans vos propres destinations. Voyez, entendez les visages qui font votre histoire, qui VOUS font maintenant et depuis l’instant où vous les avez croisés. Soyez attentifs à vos fécondes distractions et respectez-les !
Le monde entier t’appartient !
L’évocation géographique de mes voyages m’a ramené les pieds sur terre. Un visage s’est imposé à ma mémoire, celui de Jos Bégin, un voisin lorsque j’étais enfant. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Il était très vieux... (Autour de la quarantaine probablement, mais pour un enfant...) Il m’avait amené sur la MONTAGNE. Du sommet, par temps clair, comme après la pluie, et avant que le soleil ait fait monter l’humidité dans l’air, on voyait les montagnes du Maine et le sommet des Laurentides derrière Québec. Il m’avait fait contempler cette immensité éclairée par un soleil du matin, en pleine verdure neuve du mois de mai. J’étais émerveillé.
Ce brave voisin a été sensible à ce que je ressentais; il a dit un petit rien... une phrase toute simple, mais pleine de sens et de vie : Voilà, mon petit gars. À partir de l’endroit où tu as les pieds, le monde entier t’appartient ! Cet instant et cette phrase se sont imprimés en moi pour toujours. Jos Bégin m’a appris que j’étais CITOYEN DU MONDE, que la terre entière était MA TERRE. Aujourd’hui, devenu adulte, j’imagine qu’il voulait me faire un cadeau, me faire découvrir quelque chose de beau, me partager sa contemplation. Jos Bégin ne m’a pas donné le monde, mais il m’a investi dans ma qualité d’héritier de la terre, comme un participant, à mon tour et à mon heure, dans la grande marche du monde.
Je peux vous confier, ce que je n’ai jamais dit à personne, que Jos Bégin m’a répété sa phrase partout où j’ai mis les pieds par la suite : au coeur de Jérusalem, au sommet du Sinaï, sur le Mont Blanc, sur le traversier en Mer du Nord en contemplant la forêt d’éoliennes plantées dans la mer, en observant Port-au-Prince du sommet de la montagne, en abordant les côtes d’Irlande par une mer déchaînée...
Sortir de soi
Nous avons tous voyagé. Nous avons tous quitté notre foyer, notre quartier, notre monde familier pour entrer dans le monde d’autres humains. Il y a toujours en cela une sortie de soi, une déstabilisation, un dépouillement. On peut croiser sans les rencontrer des milliers de gens, comme on le fait en courant dans un aéroport. Nous passons à côté d’histoires, de romans, des plus fous aux plus tragiques... sans même les soupçonner. Dans ces courses préoccupantes, je déménage mon «moi» comme dans une coquille. Que je sois à Dorval ou à Amsterdam, à Bruxelles ou à Mexico, je suis pressé de rester en contrôle de mon horaire, de mes bagages, de moi-même. Je ne vois pas les visages croisés. Ils ne s’impriment pas, à moins que je me ressaisisse et que, l’espace d’un instant, je prenne conscience que je suis plus « humain » que VOYAGEUR.
La rencontre suppose un dépouillement
C’est dépouillé de mon monde et de ce que je contrôle que je me trouve AILLEURS. Me voici en train de réapprendre à vivre là où je suis rendu; c’est parfois comme une nouvelle naissance. Les choses les plus simples parfois doivent m’être apprises. Comment me déplacer, parler, manger, m’habiller, me loger, contacter, entrer en relation... Je prends aussi la mesure de moi-même, du monde d’où je viens, des avantages, de la domination économique, culturelle, sociale, politique, dont je jouis sans l’avoir mérité ou voulu, d’une certaine supériorité dont je suis inconscient, mais que les humiliés, les pauvres, les « victimes » de notre dominance me font ressentir !
Les forces de l’autre et mes limites
Je prends aussi la mesure de mes limites, de mes infériorités, de mes manques, de mes pauvretés qui ne sont pas les mêmes que celles des PAUVRES, mais qui n’en sont pas moins des indigences. La rencontre de l’autre, de ces visages dont je garde le souvenir, contribue à me faire devenir humain parmi les humains. J’apprends à consentir à une relation nouvelle, ÊTRE AVEC , me concevoir dèslors et pour toujours en relation d’alliance avec des gens qui ne peuvent plus être étrangers...
Un monde nouveau s’instaure !
J’apprends à repousser la peur de l’autre. Je découvre que partout sur la terre, les humains cherchent à être RÉUSSIS, à vivre, à combler pour eux-mêmes et pour les êtres dont ils sont responsables les besoins primaires : boire, manger, se vêtir, s’abriter, travailler pour gagner son pain, obtenir le respect de sa dignité, échapper à toute forme de mal, de souffrance, de misère, d’humiliation... Dépouillé de mon monde, je me découvre solidaire de cette humanité de partout.
Si en plus je peux nommer ces visages de partout dans le monde, rien n’est plus révoltant que les conflits et les guerres. La poussée profonde de la vie nous conduit à privilégier, partout, toujours, la reconnaissance des sources de conflit, la négociation des solutions, la résolution des problèmes, l’instauration de règles claires et justes pour que la VIE soit avantagée et servie. Je me découvre maintenant préoccupé par la prévention des maux, ce qui appartient à la justice et à la paix, encore plus que par la résolution qui appartient toujours, en partie, au mal, à l’injustice, à l’incompréhension, à la peur, à la violence infligée... et, en partie, à l’espérance et au courage.
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